Formée à Londres et ayant bénéficié en outre des conseils d’Elisabeth Schwarzkopf, la soprano Sophie Karthäuser s’est distinguée dans Mozart, mais également dans le Freischütz français (Weber/Berlioz), l’opéra contemporain (Toshio Hosokawa), sans oublier, bien sûr, l’opéra baroque. Pour son premier récital de mélodies, on admire son choix, complet et varié, au sein d’un vaste catalogue – qui en comporte près de deux cents. Du haut de ses vingt ans, Poulenc s’affirmait " musicien sans étiquette ", ni " cubiste, encore moins futuriste et, bien entendu, pas impressionniste ".
Ainsi, le jardin imaginé par Sophie Karthäuser s’ouvre-t-il sur les Deux poèmes de Louis Aragon de 1943, à la fois plaintifs (le 1er) et grinçants (le 2e) : voilà Poulenc qui se dresse en majesté, si spirituel et insaisissable, mis en scène de cette voix souple et malicieuse. Excepté lorsque le compositeur lui-même accompagne son ami, le baryton Pierre Bernac (Adès, EMI), où a-t-on entendu entente plus parfaite entre interprète et pianiste ? Eugene Asti ajuste la dynamique de son instrument à la moindre inflexion de sa partenaire – que l’on écoute Hôtel d’Apollinaire pour nous convaincre : il dose l’accord derrière la voix, puis étire sa résonance dans l’évanouissement du mot – du grand art.
Et si la poésie de Maurice Carême pour La courte paille n’a pas la force d’évocation de celle d’Apollinaire, aucune importance, car avec de tels interprètes, on s’amuse. Qu’elle joue d’acrobaties vocales – péché mignon du compositeur – dans les Fiançailles pour rire (Louise de Vilmorin), ou compose un tableau d’une intimité et d’une tension schubertiennes – Tel jour telle nuit, d’après Éluard (1937), sommet de la production mélodique de " Poupoule " -, on s’émerveille qu’elle rende intelligible la phrase, comme la continuité de la mélodie.
Jamais pris en défaut, son timbre, plein et aérien, supplante les récitals de Felicity Lott, qui faisaient autorité jusque-là (Decca, Hyperion, Forlane), et ne souffre nullement de la confrontation avec Régine Crespin (Decca). Avec cette plénitude sonore et ce sens incomparable de la diction, elle se révèle ici son égale, et du coup signe un exceptionnel album Poulenc.
FRANCIS POULENC AUX ANGES
Radio Classique
Avec Sophie Karthäuser et Eugene Asti, on virevolte et on s'amuse autant qu'eux dans cette musique de Poulenc d'une simplicité angélique.