Félicien David : UN PROPHÈTE DANS «LE DÉSERT»

Le chef-d'oeuvre novateur de Félicien David, l'Ode-symphonie « Le Désert » dont toutes les histoires de la musique parlent mais que l'on n'entend jamais, sort de l'oubli. Grâce à Laurence Equilbey et ses merveilleux musiciens, nous tenons enfin la version de référence.

Le Désert de Félicien David a joué un rôle capital dans la musique française. Il collectionne les aspects novateurs : première vraie manifestation de l’orientalisme en musique, première " ode symphonie ", suivie d’innombrables imitations, il est aussi le point de départ de la carrière fructueuse de son auteur. Véritable tube depuis sa création en 1844 jusqu’au début du XXe siècle, l’oeuvre disparaît ensuite des salles de concert et subit une éclipse que l’on a du mal à expliquer. Le label Capriccio proposait jadis un enregistrement incomplet et désormais introuvable, ce qui était bien peu pour un jalon aussi important. Une fois de plus, les experts du Palazzetto Bru Zane font oeuvre de salut public en sponsorisant cette parution Naïve, qui est la première à nous restituer la partition dans sa totalité. L’auditeur de 2015 peut enfin juger la musique de Félicien David autrement que par ouï-dire ou sur la base des commentaires condescendants des encyclopédies. Les censeurs auront beau jeu de dénoncer les faiblesses de cette oeuvre hybride : l’écriture reste souvent sommaire, l’Orient est bien édulcoré et la forme de l’oeuvre reste indécise. Mais rien de tout cela ne pèse sérieusement face au charme que dégage ce Désert bien peu aride. La simplicité même de la mélodie est voulue, en reflet exact de la nudité du sujet, et tout " fonctionne " à l’avenant, Félicien David étant parvenu à retranscrire très précisément les émotions de son long voyage dans les contrées d’Afrique du Nord. Hector Berlioz chérissait ce Désert au point de le diriger lui-même à de nombreuses reprises et d’en dire grand bien dans ses écrits : " Si nous étions un peuple artiste, si nous adorions le beau, si nous savions honorer l’intelligence et le génie, si ce Panthéon existait à Paris, nous l’eussions vu, dimanche dernier, illuminé jusqu’au faîte, car un grand compositeur venait d’apparaître, car un chefd’oeuvre venait d’être dévoilé. Le compositeur se nomme Félicien David ; le chef-d’oeuvre a pour titre Le Désert, ode-symphonie !… ". Cette bénédiction en dit long sur les trésors qu’il y a à découvrir ici, de " L’hymne à la nuit " au " Chant du muezzin ", en passant par l’inévitable " Tempête ". Tout est coloré, lumineux, nettement dessiné.
Le label Naïve a eu la très bonne idée de proposer l’oeuvre sur deux CD : l’un contient les textes dits par le récitant, l’autre permet de suivre la seule musique. L’auditeur peut ainsi choisir la continuité musicale, même s’il est dommage de se passer du très beau travail de mise en valeur des mots de Jean-Marie Winling. Les deux ténors, Cyrille Dubois et Zachary Wilder, rivalisent de grâce, dans un répertoire où trop de vaillance écrase- rait tout, et dessinent d’interminables arabesques, équivalents musicaux de la calligraphie arabe. L’Orchestre est précis et bien dosé, même si on aurait pu souhaiter un peu plus de moelleux dans les solos d’instruments (chez les bois surtout). La véritable vedette du CD est le Choeur Accentus. Comme d’habitude, il nous offre des standards de qualité qui en font sans conteste le meilleur choeur d’oratorio de France : intonation et homogénéité sont au-dessus de tout soupçon. Mais le " live " (il s’agit d’une captation réalisée à la Cité de la Musique en mai 2014) et l’enthousiasme des chanteurs pour cette redécouverte y ajoutent une dose d’adrénaline qui laisse l’auditeur tout ébouriffé. Laurence Equilbey dirige tout cela avec maîtrise et ce qu’il faut d’abandon pour évoquer une région alors associée à la sensualité. Un Désert à marquer d’une pierre blanche, que tout amateur de musique française se doit d’acquérir.