Comme son ancien professeur Dietrich Fischer-Dieskau, Matthias Goerne a été frappé par la proximité de Schubert et Eisler. L’intimité du lied chez Eisler, la ligne mélodique simple et naturelle, proche d’une parole se voulant à la fois confidence et revendication, trouvent dans l’expression du chanteur un prolongement des plus nuancés. Quinze ans après un premier récital pour Decca (The Hollywood Songbook), Goerne retrouve son compatriote pour un large choix de lieder d’après Brecht, et l’exceptionnel recueil Ernste Gesänge, pour voix et ensemble instrumental. Entre " méditation, réflexion et dépression " (Eisler), ces Chants graves testamentaires, achevés en août 1962, prennent un relief particulier dans cette voix sombre et intense. C’est une élégie nocturne où sont convoqués Hölderlin et Leopardi pour un dernier adieu au monde, dans l’esprit Vier Lietze Lieder de Richard Strauss. L’Ensemble Resonanz subjugue avec cette orchestration veloutée où transparaît le coloris profond de la Nuit transfigurée de Schoenberg – dont Eisler fut l’élève.
Le chanteur n’est pas moins " au top " dans la sélection de lieder d’après Brecht, toujours à l’unisson avec son accompagnateur, le compositeur et pianiste Thomas Larcher – qui nous offre en outre une interprétation renouvelée de la Sonate, exubérant Opus 1 d’Eisler. Avec Goerne, les mots s’articulent et fusionnent en harmonie pour former une phrase, dont on suit les moindres méandres. Modeste courant ou rivière, parfois torrent, la mélodie s’écoule avec douceur, musarde, médite, menace ou se résigne. Comme chez Schubert, on s’étonne de la variété de climats. En vérité, peu de concurrents pour le baryton, et dans cette sélection précisément, plutôt privilégiée par les femmes, si ce n’est l’album tardif de son mentor Fischer-Dieskau, trop distant à notre goût (Teldec). Après la réussite absolue de l’Hollywood Songbook, Matthias Goerne imprime son style à cette musique qu’il a fait sienne.
Hanns Eisler
(1898-1962)
CHOC
Ernste Gesänge. 17 Lieder avec piano sur des poèmes de Bertolt Brecht. Sonate op. 1
Matthias Goerne (baryton), Thomas Larcher (piano), Ensemble Resonanz
Harmonia Mundi HMC902134. 2011-2012. 54′ Nouveauté
Eisler par Matthias Goerne
Radio Classique
Après sept volumes consacrés à Franz Schubert, Matthias Goerne revient à Hanns Eisler, musique de solitude, d’exil intérieur et physique.