Deux atouts évidemment maîtres : l’orchestre sans doute au monde qui sait désormais le mieux jouer cette partition dans sa plénitude et sa complexité, avec une beauté et surtout une vérité sonore (celle-ci toujours au service du drame) inouïes, aux mains d’un chef qui la maîtrise et en fait entendre tous les plans, les profondeurs, les contrastes, les contradictions. Et aussi pour maître d’œuvre du visible l’inspiré et le travailleur, le metteur au point qui la porte et la reprend et la décante depuis vingt ans, l’amenant ce soir à la perfection stylistique et formelle qui en accomplit ce qui est l’essentiel : la vérité dramatique. Cela suffirait à classer ce Pelléas au tout premier rang des réalisations qui font du DVD un outil historiquement indispensable. Merci Wilson, merci Jordan. Mais pour ajouter à notre bonheur le cast perd ou fait oublier du fait de la captation les quelques limitations qu’il pouvait montrer en scène. Vue de près, Tsallagova fascine simplement par la maîtrise souveraine, parfois chorégraphique, des mouvements du corps (et Dieu sait que Wilson les sollicite !), ondulante et absente, avec une intonation pure, une netteté des mots et un contrôle du regard en tout point sidérants. Degout chante Pelléas toujours timbré et projeté, jamais soft et plus d’une fois peut sembler à bout de tessiture : mais avec toujours une précision, un engagement et, lui aussi, une réserve émotionnelle plus déchirante que l’émotion. Le plus grand gagnant est Le Texier dont la tenue des traits, du geste, de l’émotion, impose absolument un personnage qui, vocalement, çà et là déborde. Celles des phrases d’Arkel faites pour être mémorables, Selig leur donne un relief et une simplicité d’autre monde ; mêmes simplicité et effacement chez von Otter, tout cela dans le français exemplaire d’un cast si peu français. La scène finale est d’une simplicité, d’une nécessité poignantes : et cela s’élargit jusqu’au surnaturel. On perd évidemment au DVD les sublimes gradations de lumière qui sont une des signatures essentielles de Wilson, et on perd les cadrages millimétrés de la vision frontale. La compensation n’est pas mince : les personnages vus de près, l’évidence des visages et des regards, où tous se montrent d’une discipline et d’une exactitude qui produisent une sorte de naturel au second degré rare en scène avec Wilson. Degout y gagne d’être d’un blanc moins cru dans le contexte bleuté, Tsallagova que sa robe l’enrobe d’écailles luminescentes comme une créature de la mer, Le Texier une plastique pour cinéma muet, des profils pour Dreyer. Sublime spectacle total, que l’addition des talents particuliers suffit à rendre mémorable. Mais il nous donne en plus quelque chose d’autrement précieux : le sentiment de participer à un aboutissement, à la naissance en scène d’un chef-d’œuvre. Et pourtant ça s’écouterait les yeux fermés, rien que pour suivre le cheminement du drame dans la musique !…
Claude Debussy
(1862-1918)
CHOC
Pelléas et Mélisande
Stéphane Degout (Pelléas), Elena Tsallagova (Mélisande), Vincent Le Texier (Golaud), Anne Sofie von Otter (Geneviève), Franz Josef Selig (Arkel), Julie Méthivet (Yniold), Jérôme Varnier (le Médecin), Orchestre et Chœur de l’Opéra de Paris, dir. Philippe Jordan, mise en scène, décor et éclairages Robert Wilson
Naïve DR2159. 2012. 2 h 47′ Son §§§ Image §§§
Debussy par Robert Wilson et Philippe Jordan
Radio Classique
Il ne faut manquer sous aucun prétexte ce « Pelléas et Mélisande », sublime spectacle total avec la direction d’orchestre de Philippe Jordan de toute beauté, et la scénographie de Robert Wilson dont la sensibilité minimaliste s’accorde parfaitement avec l’univers mystérieux voulu par Debussy.