Les couleurs de Brahms, assez délibérément sombres, ne sont pas ce qui va le mieux à la voix de Goerne, essentiellement claire, avec des coagulations qui l’épaississent mais jamais naturellement ne l’obscurcissent. Il lui arrivera ici d’éviter telle note grave qui n’aurait pas la couleur ou le poids qu’il faut. Mais les nuances y suppléent, et le génie de la ligne, très ostensiblement nourrie d’un souffle prodigieux (qu’on l’entend prendre) capable de soutenir de façon phénoménale des tensions et des illuminations dans l’aigu. Inutile de dire qu’Eschenbach, de tous ses pianistes celui avec lequel il chante régulièrement le mieux (et ose le plus), ajuste sa profondeur de sonorité à ses moindres intentions.
Voué en titre aux Vier ernste Gesänge finaux, ce parcours Brahms débute par la superbe dramatisation, vraie mise en scène, que Goerne donne d’emblée deWie rafft ich mich. Éloquence, contrastes et gradations, c’est une scène, un tableautin en soi. Les mêmes délicats éclairages font vivre Bitteres zu sagen doucement, douloureusement et Wie bist du, meine Königin sera pur lyrisme. Quelques Heine suivent cet Opus 32 enfin reconquis sur un Fischer Dieskau jusqu’ici inévitable. Plus d’une fois, le timbre y semble à la recherche de sa propre définition, il y aura de la pâleur aux deux Nocturnes, Der Tod das ist die kühle Nacht nage un peu dans sa tessiture (il est vrai étendue) avant un climax sublime mais Meerfahrt à la fin littéralement nous embarque.
On n’attendait pas les couleurs idéales pour l’Opus 121 dont les paroles d’Ecclésiaste appellent noirceur, douleur ou indignation proclamée et du vrai grave, qui ici se dérobe. Mais la concentration sur le texte et la ligne, la hauteur de ton, la liberté de mouvement qui littéralement rephrase le Brahms le plus souverain sont là, avec une autorité sur le texte et un don pour en illuminer le détail qui font qu’on ne regrette ni le ton compassionnel de Kathleen Ferrier ni la hauteur minérale de Hotter, également uniques. Le meilleur vocal de Brahms est là, à son sommet d’intelligence et de noblesse.
DANS LE SECRET DE BRAHMS
Radio Classique
Matthias Goerne approche au plus près la pensée intime et l'âme romantique deBrahmsdans cette anthologie de lieder composés sur des textes de Heine, de Platen ou de l'Ecclésiaste.