Daniel Pennac en état de grâce

Une émission dont on se souviendra, m’ont confié beaucoup d’auditeurs. Et pourtant ! Danniel Pennac a commencé à me dire qu’il pouvait « bizarrement »se passer de musique. De quoi friser la catastrophe. Mais non car Daniel Pennac aime la musique à sa manière. Heureusement, il y avait ce « bizarrement » qui cachait un double-fond. Car si la grande Nadia Boulanger disait : « Ne pas aimer certaines musiques est une manière de les aimer », s’en passer est une manière intéressante et paradoxale d’aimer la musique. Cela méritait de creuser un peu… D’abord son amour de la langue a pris toute la place. Il n’a pas tué son amour de la musique, il l’a en quelque sorte absorbé, digéré. La musique, un jour, s’est révoltée en lui. Elle a voulu prendre son indépendance, s’affranchir de cette étouffante tutelle de la langue. La Sicilienne de Fauré a été sa Marseillaise. Il a acheté une flûte comme on prend les armes « citoyens ». Et puis, sa révolution achevée, la musique est rentrée au bercail, sous le boisseau des mots. Cou-couche panier. Mais il en restait la frustration, la jouissance lointaine, le souvenir douloureux de l’avortement.

A la fin, Daniel Pennac était heureux d’avoir participé à l’émission. Cela m’a rendu heureux à mon tour. Qu’il continue de suivre la « petite musique » de sa plume. C’est là qu’il est vraiment musicien.

Cela vous intéressera sans doute d’avoir ce texte (inédit) de lui où il détaille et justifie son programme : 

« Ceci peut intéresser Olivier Bellamy. A vingt-cinq ans, j’ai entendu la sicilienne de Fauré, et, avec mes premiers droits d’auteur, j’ai acheté une flûte traversière pour la jouer. Ce que j’ai fait, à l’oreille, en quelques mois d’apprentissage. Suite de quoi j’ai rangé ma flûte en ne m’en suis plus jamais resservi. (Ceci est mon seul haut fait musical, et n’a pas éveillé d’autres appétits dans ce domaine.)

Autrement, la sonate de Frank me rapproche de mon frère perdu qui l’aimait infiniment.
Je suis entrain d’aimer Benjamin Britten, dont la musique ponctuera notre Bartleby.

Bien sûr, me touche tout ce que ma fille me joue, depuis qu’elle a bravement décidé de faire mon éducation musicale. 
Ici, j’écris sous sa dictée :
Rachmaninoff, le deuxième prélude. 

Le concerto (premier mouvement) pour violon de Tchaikovsky
 par David Oistrakh, la sonate “la pathétique” , 
Le troisième mouvement de la “tempête” de Beethoven
 jouée par Wilhelm Kempff. 

Mais ce qui me passe le plus souvent par tête, comme des queues de comète, ce sont les bribes de musique de film, 
le Haendel, le trio de Schubert (deuxième mouvement) de
 Barry Lindon, 
Le Nino Rotta de Fellini, particulièrement la musique 
d’Amarcord. 
La bouleversante chanson irlandaise de la dernière séquence des “
Gens de Dublin” de John Uston. 

Pour le reste, ma mémoire est pleine de chansons françaises de ma génération, entendues à la radio ( Brassens, Bobby La pointe, Aragon chanté par Ferré, Rezvani par Jeanne Moreau, etc.) et pour les plus récentes quelques belles chansons de Thomas Fersen.
Car, quoique n’écoutant jamais de musique, je suis un fredonneur impénitent.

Voilà. »