Comme si vous y étiez !

Avec leurs multiples prises de vue entremêlées de gros plans, les films parus en DVD des deux opéras, emmenés avec maestria par Valery Gergiev au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, offrent une expérience à couper le souffle. Tout simplement spectaculaire.

Coup double pour le Théâtre Mariinski de de Saint-Pétersbourg ! En publiant ces deux captations récentes, Valery Gergiev et sa troupe nous offrent deux premières en vidéo : Semyon Kotko de Prokofiev et Le Gaucher de Chédrine. À partir de différentes représentations scéniques, la plus prestigieuse des salles russes nous propose de véritables films. La multiplication des prises de vue sur scène et des gros plans est tout simplement révolutionnaire, au risque, par moments, d’un kitsch involontaire. Cela défile à toute vitesse, nous sommes à la fois dans la salle et sur scène, prêts à vivre une expérience théâtrale d’une rare intensité.
Une oeuvre maudite
La valeur artistique de ces productions est exceptionnelle. Commençons par Semyon Kotko, l’un des opéras soviétiques "maudits" de Prokofiev. Tiré d’une nouvelle de Kataïev, Je suis le fils du peuple travailleur, il fut créé en 1940 à Moscou, mais disparut dès l’année suivante des salles d’URSS, pour ne réapparaître qu’en 1958 en Tchécoslovaquie. Sa réputation fut médiocre : Kobé le passa sous silence, les monographies sur Prokofiev le mentionnèrent à peine. Réhabilité avec éclat par le chef Valery Gergiev qui l’a enregistré pour Phillips en1999 (voir le CHOC dans notre n°18) et très souvent dirigé depuis dans la mise en scène spectaculaire de Yuri Alexandrov, Semyon Kotko relate un épisode de la révolte ukrainienne de 1918 en 48 scènes brèves, découpées comme au cinéma. L’expression est puissante, le mélange de la parole et du chant, des scènes individuelles et des masses chorales assure l’efficacité dramatique d’un ouvrage qui réussit à parer de lyrisme un moment d’histoire politique. On retrouve dans ce chef d’oeuvre musical, qu’admirait particulièrement Sviatoslav Richter, l’équipe du disque. Quinze ans plus tard, celle-ci a gagné en cohésion et en naturel, à l’instar du chef. Le Gaucher de Chédrine, opéra en deux actes commandépar le Mariinski, était lui aussi paru en CD. Dans ces colonnes, notre académicien Dominique Fernandez louait la richesse de l’écriture musicale tout en regrettant l’absence de descriptif de chaque scène. Avec les DVD et Blu-ray, le sous-titrage de l’opéra répare cette lacune. Inspiré du texte éponyme de Nikolaï Leskov, l’ouvrage rayonne de beauté et d’intelligence. Beauté des décors et des costumes, inventivité de la mise en scène, effets de lumières sidérants, lors-qu’il s’agit de recréer un rêve éveillé le spectateur entre dans la magie de cette farce burlesque, véritable théâtre de l’absurde – l’aventure d’un armurier russe -, qui s’achève tragiquement pour le personnage central. La musique se présente comme une sorte de patchwork de l’écriture russe, passant de réminiscences de Prokofiev – Lieutenant Kije – à Stravinsky – Histoire du soldat -, remontant jusqu’au chant liturgique russe dans les scènes finales, sans oublier les relents de cabaret, de bel canto et d’orientalisme (hommage indirect à Rimski-Korsakov). Ce sont autant d’éléments significatifs du langage "baroque" de Chédrine. Le chant est porté par des notes longues, ce qui n’est pas toujours évident pour les solistes, magnifiques de présence. Quelques airs superbes délectent, applaudis comme il se doit… Au final, comme avec Semyon Kotko, on passe en compagnie du Gaucher deux heures qui ravissent les yeux et les oreilles.