CHRISTIAN THIELEMANN BAGUETTE DE TRADITION

Voilà bien ces couleurs « vieil or » que se plaisaient à décrire Erich Kleiber et Herbert von Karajan lorsqu'ils évoquaient les pupitres de la Staatskapelle de Dresde !

Deutsche Grammophon réunit en un coffret une somme musicale dont certaines oeuvres ont fait l’objet d’éditions antérieures (les Symphonies nos 2 et 4 en DVD et les Concertos, ici en DVD, étaient parus en CD). Thielemann et la Staatskapelle de Dresde, c’est une osmose parfaite, qui nous frappe dès l’écoute des Symphonies nos 1 et 3. L’organisation des tensions, l’élan permanent et la beauté des timbres dans la Première Symphonie ne sont pas sans rappeler les versions de Karajan. Le chef obtient un phrasé splendide de souplesse. La plastique est souveraine, avec ce juste équilibre entre la sophistication et l’expression charnelle. Les détails de l’orchestration sont peaufinés dans les nuances dynamiques extrêmes. La Deuxième Symphonie se révèle dans la pro- fondeur de la texture orchestrale et moins dans une conception élégiaque, voire spontanée. Pour tout dire, Christian Thielemann construit son interprétation dans une filiation postromantique (le modèle de Furtwängler), peu soucieux de l’épure stylistique si répandue aujourd’hui. De fait, le Finale de la Symphonie n° 2 est grisant lorsque l’orchestre libère sa puissance et fait jaillir de vertigineuses envolées. Ce Brahms " flirte " avec Wagner, mais aussi Mendelssohn dans un mélange de respect absolu de la tradition germanique et de luxe moderne.
La Troisième Symphonie libère une formidable énergie. Là, encore, on se souvient de Karajan. Mais, à la différence du musicien viennois pliant sa formation à la respiration d’un phrasé unique, Thielemann imprime une intériorisation et un soin plus marqué dans la différenciation des détails. La Quatrième Symphonie exalte la vie avec une rudesse dont on n’a guère plus l’habitude. Aucune sécheresse pourtant, mais un sens aigu de la dynamique, de la danse avec un instinct triomphant dans le troisième mouvement. La générosité du déploiement sonore réjouit car l’assise rythmique n’est jamais prise en défaut de souplesse. Plus encore, chaque phrase chante jusqu’au bout des notes avec des gradations de nuances inouïes au sein des pupitres.La prise de son radiographie intelligemment la perfection instrumentale d’un orchestre qui semble galvanisé. Les Ouvertures sont de la même veine : sculpturales, avec une netteté des attaques et une expression hautaine (quelle Ouverture Tragique !). Un véritable " bain de jouvence ".
On se souvient des deux Concertos pour piano de Pollini, respectivement sous les baguettes de Böhm et Abbado. Avec Thielemann, le jeu est toujours aussi " objectif ". Chez Pollini, l’assise rythmique, la décantation des nuances, mais plus encore la lucidité impressionnent. Le moindre détail demeure " sous contrôle ", purifié par un regard d’une grandeur souveraine et qui, paradoxalement, s’harmonise au grain sonore de l’orchestre.On sera un peu plus réservé avec le Second Concerto. La technique du pianiste n’est pas aussi assurée. Dès l’introduction, le jeu est raide, noyé dans la pédale, diffusant des couleurs assez monochromes. Cela s’arrange par la suite, mais on ne retrouve pas l’ampleur du son, la brillance rauque qui caractérisait le jeu du soliste dans les années 1970 et 1980.
Le Concerto pour violon privilégie l’orchestre à Lisa Batiashvili, au tempérament plus chambriste que concertant. On finit par s’attacher davantage à l’accompagnement.Ce coffret splendide vaut donc avant tout pour les symphonies et l’orchestre, l’un des plus typés de la scène internationale.