1. Cecilia Bartoli est un concentré de passion et d’énergie. Le feu intérieur qui la consume n’est jamais exempt de charme et d’humour. La revoir est toujours un moment d’exception. Son projet autour du répertoire des castrats permet non seulement d’entendre de la très belle musique, mais aussi de se replonger dans une époque passionnante. Comme la Chine des « Epouses et concubines », nous assistons avec l’école napolitaine des castrats à un moment où l’art piétine totalement le respect et l’intégrité de la personne humaine. Chaque année, 4 000 enfants sont mutilés sur l’autel de l’art. Ces gosses de huit ans issus de milieux populaires sont éduqués et pris en charge. Cours de musique, d’histoire, de philosophie… A seize ans, les meilleurs éléments montent sur scène ou chantent à l’église. Les autres sont renvoyés à leur triste sort. Stériles, ils ne peuvent se marier et sont souvent montrés du doigt. La prostitution ou le suicide semblent constituer leur unique avenir. Farinelli et Cafarelli ont été les dieux de cette époque. On les acclame, on les adule. La concurrence est rude pour les autres. Et puis, les castrats cesseront de plaire. On se détournera de leur art et ils deviendront comme ces stars du cinéma muet figées dans leur gloire passée.
2. Qu’on me permette de répondre au commentaire de Bernard (merci à notre fidèle Françoise de m’avoir défendu) qui me reproche un manque d’empathie en évoquant avec légèreté le sort des enfants mutilés dans le but d’en faire des castrats. Je comprends votre émotion et je regrette sincèrement de vous avoir choqué. Toutefois, il ne s’agissait pas en l’occurrence d’émettre un avis personnel (il faudrait être un monstre pour ne pas être touché par la misère de ces enfants dont beaucoup sont morts à cause du manque d’hygiène que vous rappelez justement), mais de faire réagir Cécilia Bartoli, qui, elle-même, ne l’avez-vous pas noté, a eu un petit rire en rappelant que ces castrats n’osaient dire la vérité sur leur mutilation et évoquaient une morsure de chien. Ce n’était pas un rire moqueur, mais un rire de sensibilité. Le ton de la conversation était léger. Je pense que l’on peut dire des choses graves sans s’appesantir et sans prendre un ton de circonstance. D’autres l’ont compris ainsi, pas vous, c’est dommage et je le regrette.
Quant à la phrase « Rien de grand ne se fait sans sacrifice », elle mérite certainement un développement. Ce n’était pas un jugement de valeur, mais une remarque sans doute trop elliptique. La conquête de la liberté est une grande chose et elle a exigé des sacrifices. La défense du territoire aussi. Ceux qui sont allés à la guerre ne l’ont pas choisi. Bien sûr, tuer des enfants pour former un castrat peut apparaître frivole en comparaison. Mais c’était une autre époque. Beaucoup d’enfants mouraient, pas seulement à cause de la castration. Et l’on était animé par une foi du beau et du grand qui exigeait tous les sacrifices. On ne peut pas juger cela avec une sensibilité d’aujourd’hui. La construction des pyramides ou des cathédrales a exigé des milliers de sacrifices humains. Aujourd’hui, au premier mort tombé d’un échafaudage, on arrêterait immédiatement la construction de Notre Dame de Paris. Il ne s’agit pas de condamner ou d’excuser, mais de remettre les choses en perspective. Certains peuvent remarquer que la médiocrité de notre époque s’explique par le refus du sacrifice. La société démocratique a fait le choix de préserver la vie humaine et d’offrir une protection sociale à chacun, qu’il soit puissant ou misérable, et l’on serait tous scandalisés si ce principe fondamental était remis en cause. Car c’est notre sensibilité d’aujourd’hui. Mais il n’en a pas toujours été de même. Loin de moi l’idée de préférer le passé au présent, mais, encore une fois, méfions-nous d’une réaction émotive et épidermique lorsqu’on évoque l’histoire.
Quant à ma remarque sur les castrats qui ressemblaient à des chapons dodus, je ne vois pas ce qu’elle a de déplacé. Comme le disait Napoléon : « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. » C’était le sens de ce raccourci.
Voici le programme de Cecilia Bartoli :
Madeleines:
1. Aida – Marcia trionfale
2. Mina (pop) – song “brava!”
3. Tosca – Pastorello sung by Cecilia aged 8 in DVD “Maria”
Programme Classique:
4. Mozart – Cosi fan tutte – Quintetto dell’Addio Act I « Di scrivermi ogni giorno…” – Karajan EMI
5. Rossini – Italiana in Algeri – Finale 1mo atto “Nella testa ho un campanello” – version Marilyn Horne
6. Händel – Lascia la spina – Jaroussky
SACRIFICUM
7. Track 1 Bonus CD : Broschi – Son qual nave
8. Track 4 CD : Porpora – Parto
9. Track 12 CD : Caldara – Quel buon pastor