En 1946, un an après le phénoménal succès de Peter Grimes, Britten proposait ses deux premiers opéras de chambre dont The Rape of Lucretia, d’après André Obey sur un livret de Ronald Duncan. L’opéra évoque la fin de la dynastie étrusque sur Rome, en la personne du tyrannique Tarquin et de son acte irréparable : le viol de la Romaine la plus irréprochable de cette Rome décadente. Cet opéra oppose clairement la vilenie masculine, surtout représentée par le graveleux Junius (admirablement interprété par Benjamin Russell, et remportant malgré lui la palme du mauvais goût), auquel s’oppose le Collatinus, époux compréhensif de l’infortunée Lucrèce et fièrement, émotionnellement interprété par le vaillant Christopher Purves. Il faut insister sur le double chœur : Susan Gritton dans le féminin, qui n’atteint certes pas l’intensité de Heather Harper dans l’enregistrement du compositeur (Decca, 1971) ou celle, moins prégnante, de Catherine Pierard chez Hickox (Chandos, 1994), demeure néanmoins convaincante. Quant à Ian Bostridge, il joue sa vie dans le chœur masculin, de son " Rome is now ruled by the Etruscan upstart " initial, jusqu’à la fin : nous sommes là dans la brûlure du drame.
Reste à évoquer le cas d’Angelika Kirchschlager dans le rôle-titre. Celle que Britten choisit pour son enregistrement fut l’exceptionnelle Janet Baker, indépassable. Mais Kirchschlager, plus âpre, moins directement lyrique, délivre cependant une leçon de chant tragique à laquelle il est difficile de rester insensible : après tout, cette prude Romaine devrait-elle apparaître autrement que comme une femme détruite, prête à mettre fin à ses jours et laissant transparaître les affres de son ultime sacrifice, telle la Phaedra que Britten composa à la toute fin de sa vie et qui est comme l’écho, trente-cinq ans après, d’un thème sans cesse revu par le compositeur : la sempiternelle culpabilité, qui ne trouvera d’issue que dans un geste de transcendance et en aucun cas dans l’action humaine. La fin de l’héroïne est accompagnée par l’exceptionnel cor anglais de Melinda Maxwell, qui sonne merveilleusement, à l’instar des autres instrumentistes de cet ensemble d’exception.Dans l’état actuel de la discographie assez rare de cet opéra, celui de Knussen me paraît aussi indispensable que ceux de Britten et de Hickox.
Benjamin Britten
(1913-1976)
CHOC
Le Viol de Lucrèce
Ian Bostridge (Chœur masculin), Susan Gritton (Chœur féminin), Angelika Kirchschlager (Lucretia), Christopher Purves (Collatinus), Benjamin Russel (Junius), Peter Coleman-Wright (Tarquinus), Hilary Summers (Bianca), Claire Booth (Lucia), Ensemble du Festival d’Aldeburgh, dir. Oliver Knussen
Virgin 2 CD 6026722 (EMI). 2011. 1 h 45′ Nouveauté
Britten par Oliver Knussen
Radio Classique
Le chef et compositeur Oliver Knussen a réuni ce que l’école de chant anglais compte aujourd’hui de meilleur pour l’opéra de Britten « Le viol de Lucrèce », précis et lyrique.