J’étais un peu nerveux en attendant Philippe Bouvard. Dans le métier de journaliste, c’est une sorte de mastodonte. Plusieurs journalistes de la rédaction m’ont demandé : « Il vient en direct ton invité, ce soir ? » Oui, comme la plupart. Mais pourquoi me le demander pour lui ? Il est arrivé un peu après dix-huit heures, à pied, comme un promeneur tranquille. Tout de suite, il a voulu voir le programme. En homme habitué à diriger, il a fait la moue sur un ou deux titres. Avait-on bien la bonne interprétation ? N’y avait-il pas un meilleur titre pour le Loussier. Avec un savant mélange de professionnalisme et de cabotinage, il s’est installé dans la cabine technique et a écouté les deux ou trois morceaux qui le titillaient. Attirées par l’odeur du sang, cinq ou six personnes sont restées debout à l’écouter dans la cabine. Il était comme un grand directeur de radio à qui l’on présente les prochains succès de la play list et qui regimbe d’un air dubitatif. En fait, il voulait écouter de la musique. « Je n’en écoute jamais, je viens ici pour me faire plaisir ». Amusant de savoir qu’il a horreur de la chanson et que les élèves qui défilaient chez sa mère, professeur de piano de son état, l’ont dégoûté à jamais de la Marche Turque de Mozart (sa première Madeleine).
Quand l’émission a commencé, il y avait un monde fou dans la cabine technique. Ne faîtes pas trop monter la pression, les gars ! Yann a trouvé une pastille sonore amusante sur Internet : le violoniste André Rieu jouant le carillon de RTL, le fameux jingle qui annonce les infos. On l’a passé à Philippe Bouvard, qui a pris l’air perplexe avant de décréter d’un air professionnel : « Il s’agit de mon générique des Grosses Têtes interprété par Jean-Pierre Rampal ! » Flûte alors ! Le bide. Les interviewers ont parfois du mal de se mettre dans la peau de l’interviewé. Mais Philippe Bouvard a bien joué le jeu. Il a écouté chaque titre avec beaucoup d’intérêt, insistant pour en écouter d’avantage (contrairement à certains invités qui s’impatientent si jamais Beethoven ou Mozart leur retirent du temps de parole). Au moment du jazz, son oeil s’est allumé, ses doigts se sont déliés sur la table et il avait l’air confusément ravi de celui qui passe rue Saint-Denis en rentrant de la Comédie Française. C’était sa récréation.
J’ai eu un moment de trouble lorsque je lui ai demandé : « qui vous appelait Ginette Bouchon ? » Il a répondu « Dutronc ? » Non, c’était Chazot (j’ai vérifié à nouveau dans son livre après l’émission). Il avait oublié. Bouvardounnet, c’était Sapritch, il s’en souvenait bien, mais Ginette était passée à l’as. Pour ce joueur de poker invétéré, on le comprend aisément.
Au moment de partir, je l’ai senti ravi et un peu ému. J’étais, moi, soulagé que tout se soit bien passé. Il m’a tendu la main pour prendre congé et j’ai cru sentir sa tête pencher légèrement vers moi. Comme je doute qu’il ait voulu s’incliner devant ma modeste personne, j’ai pris cela pour une marque d’affection subite (l’épisode Chazot lui était-il revenu à la mémoire ?) et je l’ai embrassé comme du bon pain sur les deux joues. Il n’a pas eu l’air ni gêné ni spécialement ravi pour autant, et nous nous sommes quittés comme de vieux camarades.