La voix, le caractère, l’affinité germanique, tout prédispose Sophie Karthäuser à Hugo Wolf. Cela pouvait pourtant ne pas suffire, tant sont périlleux ces lieder puisés au plus intense de son oeuvre. Mais l’on découvre ici des ressources d’intensité verbale et musicale dont d’autres répertoires n’avaient pas forcément montré l’étendue. Après tout, il ne suffit pas de Mozart châtiés et de Poulenc conduits haut la main pour assumer sa confrontation avec d’aussi âpres sommets. C’est presque une nouvelle voix que Sophie Karthäuser se trouve pour chanter ces lieder ; des ombres se mettent dans ce timbre lumineux, du vague à l’âme dans les phrasés, mais aussi comme une autorité neuve (Mignon III, par exemple, qui ne tremble pas). Tout cela permet à la chanteuse, admirablement secondée par Eugene Asti, très à son affaire, d’entrer et de nous faire entrer dans le détail de maint lied que d’autres, natives Germaines, effleurent ou éludent. Ainsi de cette Verlassenes Mägdelein, dont la plainte est pénétrante, ou d’Anakreons Grab, où passe un frisson ravi et chaste. La substance de son, le dosage des voyelles dans Im Frühling, mais aussi la contemplation sérieuse qui émane de ce chant, sont d’exception (l’étirement de la ligne, avec ce legato que font fleurir les consonnes !). Le détail des miniatures que sont Die Spröde ou Die Bekehrte, l’astuce naïve d’Elfenlied, ou encore la fausse simplicité de Der Knabe und das Immlein – redoutable entre tous – permettent au duo de faire valoir une entente millimétrée ; tout au plus nous y manque-t-il parfois un peu d’acidité, non pas dans la voix mais dans le regard ; quelque chose, peut-être, qui osât un peu plus l’humoresque, comme dans Er ist’s. Mais la veine élégiaque est si intense et altière, le sentiment toujours si juste qu’on va de lied en lied avec un émerveillement croissant et pour seul désir de tout réécouter depuis le début.
AU PLUS PROFOND DU MYSTÈRE
Radio Classique
Loin de Mozart et de Poulenc qui lui ont pourtant si bien réussi, Sophie Karthäuser s'enfonce dans l'univers trouble de Wolf, guidée par un Eugene Asti souverain.