Artistes et grandes vacances

L’équation impossible ?

Dans l’une de ses Mythologies (1956) les plus célèbres, « L’écrivain en vacances », Roland Barthes se plaît à décortiquer les particularités d’une profession hors du commun : tandis que les familles se prélassent ou se baignent, l’écrivain, lui, ne peut se départir de son don d’observation, griffonnant – sur un calepin qui ne le quitte jamais – des notes susceptibles de nourrir son œuvre :

« Ce qui prouve la merveilleuse singularité de l’écrivain, c’est que pendant ces fameuses vacances, qu’il partage fraternellement avec les ouvriers et les calicots, il ne cesse, lui, sinon de travailler, du moins de produire. Faux travailleur, c’est aussi un faux vacancier. »

Quid du compositeur ? Avant même l’instauration des congés payés, les grandes vacances demeuraient le moment privilégié pour entreprendre les grands chantiers. Accaparé à l’année par son poste de directeur de l’opéra de Vienne, Gustav Mahler (1860-1911) mettra à profit cette période pour composer à plein temps.  Dans les Alpes autrichiennes, au bord du Wörthersee, il fit construire une villa, ainsi qu’une petite cabane isolée. Il y passera tous ses étés jusqu’en 1907 et y écrira, au contact de la nature, l’essentiel de ses grandes symphonies, équipé pour seuls mobiliers d’un bureau et d’un piano droit. Richard Strauss (1864-1949) élaborait lui aussi le gros de ses opéras durant la torpeur estivale, réservant généralement l’orchestration pour les longues soirées d’hiver. Longtemps « compositeur du dimanche », l’américain Charles Ives (1874-1951) abandonna sa vocation première pour se lancer dans les assurances (plus lucratives) et fonder une compagnie d’une prospérité remarquable.

Pour les musiciens-interprètes, les mois de juillet – août sont synonymes de tournées des festivals. Qui s’en plaindrait ? Ce calendrier décalé permet aux vacanciers d’allier la culture à la nature, et aux municipalités de mettre en valeur leur patrimoine architectural en accueillant des concerts.