On a toujours su Furtwängler davantage lui-même live qu’en studio, en opéra notamment, même si imprécisions et décalages s’y mettent : car l’élan aussi, et quel ! Orfeo nous a récemment rendu son important héritage de Salzbourg, sa maison d’opéra de 1948 à sa mort en 54. Ce coffret himalayesque (et qui nous promène sur les cimes) en fait revivre ce qui de sa part peut sembler marginal. Pas Fidelio avec Flagstad, intouchable à force de sérieux, de ferveur, de chant noble, forcément un rien compassé ; ni le Freischütz ultime, avec l’atmosphère, la forêt, la fatalité, la foi, et Grümmer pour l’éternité. Mais Otello (51), non italien à l’extrême mais vibrant et tendu à se rompre (et avec un Vinay incomparable). Et les Mozart, carrément étranges.
Disponible, mais trop souvent laissé pour compte, le Ring 50 de Milan, le premier mondial important de l’après-guerre, un an avant Bayreuth, éclate et éclaire tout autrement. La magique fluidité de l’orchestre aussi souvent que possible fondu au dire éloquent et inspiré de chanteurs pas tous juvéniles, mais qui savent ce qu’ils font, crée mieux que l’historique : l’exemplaire. Un modèle qui ne se retrouvera plus, où autorité, incontestabilité veulent dire aussi éloquence dramatique, action. Flagstad fabuleuse de moelleux, Svanholm puis Lorenz en Siegfried, Frantz puis Herrmann en Wotan, une Höngen simplement extraordinaire en Fricka et Waltraute y sont à la hauteur d’un chef au mieux de lui-même.
Le noyau le plus fascinant nous vient de la guerre ou juste avant et après, temps de détresse à Berlin, Vienne, Bayreuth, à l’état de fragments parfois. Disons l’extraordinaire : dans le II du Crépuscule à Londres 36, Melchior, Janssen et une Leider d’un feu noir, inapprochables ; du III en 37 une Immolation de Flagstad, non moins inapprochable. De Vienne 36 dans Tannhäuser Lorenz (Dir töne Lob) et Müller (Dich teure Halle exemplaire de respiration et nuances, ici à tort attribué à Reining) ; de Vienne à Nuremberg (pour le congrès qu’on sait) le Quintette incroyablement suspendu mené par l’Eva de Lemnitz… Plus attendus (mais à quel niveau !) les larges extraits de Vienne 43 avec Lorenz miraculeux, Anni Konetzni, Klose encore, et la fin du monde pas loin.Celle-ci, on ne la sent pas du tout dans des Meistersinger 43 à Bayreuth où tout est épatant, avec un Sachs, Prohaska, plus parlant que grand chanteur, mais combien présent.
Un tel monument rescapé de l’abîme ne saurait montrer Wilhelm Furtwängler toujours pareil ni égal, toujours exemplairement entouré et servi. Mais c’est un monument. Beaucoup de ce matériau remplace d’introuvables Acanta, dans un son aussi bon que possible. On aurait pu compléter avec, du Crépuscule, le Prologue et la fin du I (Londres 36) et surtout les extraits du II et du III (Bayreuth 37, Lorenz, Leider, l’Immolation live de celle-ci), offerts autrefois par Lys, ce pionnier (Membran600168, 41 CD, CHOC).
ARCHIVES LYRIQUES
Radio Classique
Le legs opératique « live » en 41 CD de Wilhelm Furtwängler paraît dans un « coffret himalayesque ».