ALEX ROSS : LES SONS ONT-ILS UN SENS ?

Après The Rest is Noise, Alex Ross propose Listen to This, « La Musique dans tous ses états », qui regroupe ses meilleurs textes parus dans le fameux magazine The New Yorker. En voici l'introduction.

Ecrire sur la musique n’a rien de particulièrement difficile. L’auteur de la maxime bien connue ­ " écrire sur la musique, c’est comme danser à propos de l’architecture " (…) ­ n’a fait que troubler l’eau en remuant la vase. Soyons clair : la critique musicale est une discipline singulière et incertaine, dont le jargon s’étend de l’abscons (" la Cinquième de Beethoven commence par trois sol et un mi bémol ") au décoratif ("la Cinquième de Beethoven commence lorsque le Destin frappe à la porte "). Mais elle n’est pas plus oiseuse que la critique raisonnée de n’importe quelle autre activité créatrice. Il n’est guère de forme d’art qui ne se rebelle contre l’emprise réductrice de la description verbale. Écrire sur la danse est, de fait, aussi hasardeux que de chanter à propos de l’architecture. Quant à écrire sur l’écriture, autant chercher à concevoir des bâtiments pour parler de la danse. N’y a-t-il pas une zone brumeuse au-delà de laquelle les mots gagneraient à ne pas s’aventurer ? Un critique d’art peut toujours écrire qu’Orange and Yellow, de Mark Rothko, consiste en une zone peinte en jaune flottant au-dessus d’une zone peinte en orange, mais l’on peut douter que cela soit de quelque utilité à qui n’a jamais vu une toile de Rothko. À son tour, le critique littéraire pourra toujours citer quelques lignes de l’Esthétique du Mal, de Wallace Stevens : "Et de ce qui voit et entend, et de / ce qu’on ressent, qui aurait pu penser faire / tant d’individualités, tant de mondes sensuels …"
Tenter d’extraire la vraie signification de ces mots, essayer de donner à entendre leur musique silencieuse, est une autre paire de manches, une figure imposée sans autre perspective que l’impasse. D’où vient donc l’idée selon laquelle la musique recouvrirait quelque chose de particulièrement inexprimable par les mots? Comment s’est-elle imposée aux esprits contemporains? Il se pourrait que l’explication tienne moins à la musique qu’à nous-mêmes, qui l’écoutons. Depuis le milieu du XIXe siècle, en effet, les mélomanes ont fait de la musique le vecteur d’un certain nombre de messages aussi urgents que brumeux, l’investissant d’une charge qui la situait à mi-chemin de la religion laïque et de la politique spirituelle. Ainsi, on a pu entendre dans les symphonies de Beethoven la promesse de la liberté politique et individuelle, tandis que les opéras de Wagner enflammaient l’imagination des poètes sincères comme celle des pires démagogues. Au siècle suivant, les ballets de Stravinsky ont donné libre cours à des sursauts primitifs trop longtemps contenus, et les Beatles ont battu le rappel de la jeunesse contre des moeurs sociales périmées. À chaque époque de l’Histoire, il s’est trouvé une poignée de compositeurs et de musiciens de génie pour comprendre leur temps au point qu’ils ont pu paraître, fût-ce de façon éphémère, en détenir la clé. Pourtant, la musique, de par sa nature même, ne s’accommode pas si facilement de tels fardeaux. Ceux qui, comme le philosophe français Vladimir Jankélévitch, ont mis en avant son caractère ineffable, nous ont peut-être aidés, sans le savoir, à la protéger de nos propres exigences exorbitantes. Tout en vénérant nos idoles musicales, nous attendons d’elles qu’elles nous procurent notre content d’émotions faciles et sur mesure : tandis que l’ado en crise de croissance se dope au hip-hop à plein volume, le cadre au bord du burn-out met un CD de chorals de Bach dans le lecteur de sa voiture pour se déstresser dans les embouteillages. Et le musicien moyen, dans tout cela, se retrouve à la fois encensé et réduit à une forme d’esclavage. En écrivant sur la musique, je tente, dans une certaine mesure, de la démystifier en tant qu’art, d’en expliquer les arcanes et le côté "poudre aux yeux", tout en respectant l’extraordinaire écheveau d’humanité qui, dans toute sa complexité, lui insuffle la vie.
En 1996, j’ai eu le grand privilège d’intégrer la rédaction du magazine The New Yorker en qualité de critique musical. J’avais alors 28 ans, ce qui est beaucoup trop jeune pour un tel poste, mais j’étais décidé à saisir la chance qui m’était offerte et à transformer l’essai. D’emblée, la rédaction m’a incité à porter sur le monde musical un regard global et ouvert, éloigné des chapelles. En clair, je ne devais pas me contenter de couvrir les prouesses des grands solistes et des stars de la baguette de passage au Metropolitan Opera ou à Carnegie Hall, mais m’aventurer dans les lieux alternatifs et y dénicher les nouveaux talents en devenir. À la suite de Andrew Porter et de Paul Griffiths, mes distingués prédécesseurs, j’ai fait en sorte que les compositeurs d’aujourd’hui aient droit à la même couverture et au même traitement que les figures tutélaires du passé, conviction qui m’a conduit à rédiger mon premier livre, The Rest is Noise : À l’écoute du XXe siècle. Bien que ma formation classique ne m’y ait pas incliné naturellement, j’ai aussi fait des détours réguliers vers la scène pop-rock, avec laquelle je me suis familiarisé depuis. En somme, je considère la musique non comme un univers autonome et autosuffisant, mais comme un moyen de mieux connaître le monde dans lequel je vis.
Le présent ouvrage réunit plusieurs articles substantiels écrits pour The New Yorker, révisés et mis à jour, ainsi qu’un nouvel essai à caractère plus historique, conçu pour l’occasion. Le premier chapitre, qui donne son titre au recueil, fut tout d’abord envisagé comme une préface pour The Rest is Noise, avant que je ne réalise qu’il y avait matière à en faire un chapitre indépendant. C’est une manière de mémoire, transformé par la force des choses en credo artistique, qui suscita, lors de sa publication dans les colonnes du New Yorker, une avalanche de lettres et d’e-mails de lecteurs. Nombre de ces messages provenaient d’étudiants en musique et de lauréats de conservatoires qui s’efforçaient de concilier la grande tradition classique dans laquelle ils avaient été formés avec la culture populaire dans laquelle ils avaient grandi. Le sentiment de frustration qu’ils ont ressenti avec moi face aux stéréotypes éculés de la musique classique telle qu’on la représentait encore trop souvent sous-tend l’ouvrage dans sa totalité. Le second chapitre, " Chaconne, lamento et walking blues ", écrit spécialement pour le livre, se veut un coup d’oeil rétrospectif sur la musique à travers quelques basses obstinées plus ou moins célèbres. " Machines infernales ", de son côté, rassemble quelques considérations aux confins de la musique et de la technologie.
(…) Mon premier livre déroulait le grand canevas historique de la musique du XXe siècle, théâtre d’ombres dans lequel les forces politiques aveugles menaçaient à tout moment de rendre inaudible la voix du créateur solitaire. Celui-ci est plus personnel, évoluant autour d’une aire géographique moins vaste. Sans cesse, il tente de répondre à la question lancinante et élémentaire : que signifie donc la musique, en tout premier lieu, pour ses créateurs et ses auditeurs? Avant toute chose, j’ai voulu comprendre comment une personnalité créatrice peut imprimer sa marque sur un média abstrait par essence, et comment une brève séquence de notes ou d’accords a pu incarner les particularismes et les bizarreries les plus manifestes d’une personne que l’on croit connaître.
(…) La principale difficulté de celui qui écrit sur la musique, au bout du compte, n’est pas de devoir décrire un son, mais les êtres humains qui sont derrière. C’est une tâche présomptueuse vis-à-vis des compositeurs vivants et hautement spéculative vis-à-vis des morts. Pour autant, j’espère être parvenu à donner un aperçu durable de cet incomparable écheveau de sensibilités.
VIENT DE. PARAÎTRE
Trois ans après The Rest is Noise, ouvrage phare devenu le passeport musical de toute une génération, Listen to This regroupe une sélection d’articles écrits pour le magazine The New Yorker. Qu’il se penche sur Mozart ou Bob Dylan, Alex Ross n’a pas son pareil, dans la critique contemporaine, pour donner à voir et à ressentir la complexité et les contradictions de la condition humaine à travers l’histoire de ses penchants musicaux.
Listen to This, "La Musique dans tous ses états", par Alex Ross, traduit de l’américain par Laurent Slaars, Actes Sud, 528 p., 29 €.