« Nuits dans les jardins d’Espagne » de Manuel de Falla

Les interprètes espagnols dominent logiquement, mais certains ont quand même raté l’œuvre. Une surprise non ibérique se faufile dans le palmarès.

Plus qu’aucune autre partition de Falla, cette musique rythmique et fragile dépend beaucoup de l’interprétation qu’on en donne. Une version sans nerf aboutit à une musique française de ton, comme avec Ciccolini/Bátiz (EMI). Mais le piano n’y joue pas le rôle de la grande vedette qui veut s’imposer et parler haut ; il ne s’oppose pas à l’orchestre. A la manière d’un promeneur plongé dans ses rêves, il accompagne un orchestre qui plante un décor luxuriant, nocturne et poétique, diffusant des parfums enivrants. La prise de son est essentielle pour restituer toutes les senteurs subtiles de la partition. Pour cette raison, nous avons d’emblée supprimé, parmi la cinquantaine de versions – dont certaines ne sont plus disponibles depuis bien longtemps -, des versions historiques qui délivrent l’œuvre en noir et blanc et nous privent donc des fortes saturations sonores de l’œuvre (Fricsay/Weber [DG], Del Pueyo/Fournet [Q. Disc], Kapell/Stokowski [Music & Arts], Blancard/Ansermet [Cas­cavelle], Gieseking/Schroeder [Music & Arts], Navarro/ Halffter [Almaviva]). Sont également supprimés les arythmi­ques, les violents, les hors-sujet (Fingerhut/Simon [Chandos], Rosenberger/Schwarz [Delos], Thiollier/Wit [Naxos], Haskil/ Markevitch [Decca], Weber/Kubelik [Philips], Verett/Stokowski [CBS], Limpany/Sargent [Ivory], Casadesus/Mitropoulos [Columbia], Loriod/Rosenthal, Curzon/Jorda [Decca], Argenta/Soriano [BBC]).
Parmi les récidivistes, Rubinstein, qui fréquenta cette œuvre durant toute sa longue carrière, n’a jamais vraiment réussi à enregistrer une version de référence – il demeure tour à tour démonstratif ou apathique (quel dommage que son concert avec Bernstein ne soit pas édité au disque !) Les enregistrements d’Alicia de Larrocha sont remarquables et le choix retenu pour l’écoute en aveugle s’est porté sur la version dirigée par Rafael Frühbek de Burgos (Decca), version souveraine de classicisme, plutôt que sur Larrocha/Arambarri (Hispavox) ou Larrocha/ Comissiona (Decca). Nous n’avons pas pu trouver Achucarro/Mata (RCA).

Nuits sans étoiles

José Iturbi, à la baguette, et sa sœur Amparo au piano ont enregistré l’œuvre à Paris en 1958 pour EMI. Les quatre protagonistes de l’écoute en aveugle apprécient le climat de rêverie dès les premières notes. PD note " la couleur sombre de l’orchestre qui s’oppose aux notes claires, presque métalliques du piano qui surgit telle une fontaine. Le piano joue un peu comme une guitare ". MF apprécie également l’introduction orchestrale lente qui, avec avec ses couleurs sombres, suppose une ambiance chaude et sensuelle. XL n’est pas d’accord et estime que " cela manque de mystère, l’ambiance est plutôt diurne que nocturne, trop objective et peu impressionniste ". XL et ET mettent le doigt sur ce qui déqualifiera cette version : la prise de son mono, peu détaillée, qui " dénature les couleurs piano-orchestre ". Le deuxième mouvement appelle les mêmes remar­ques : malgré de belles couleurs andalouses, " proches de L’Amour sorcier " (XL), le piano est en déséquilibre avec l’orchestre et pas toujours à son aise (ET). PD note que le piano semble être " submergé par l’émotion, comme un promeneur perdu dans les pensées que suscite la nuit dans ces jardins imaginaires ". Le troisième mouvement met les auditeurs d’accord. Pour XL, cela part dans tous les sens, " on dirait une musique de film peu rythmée, avec une certaine effusion presque sentimentale ". Ce n’est pas dans l’esprit de l’œuvre, ça ne chauffe pas assez. MF y voit une lecture comme cela se faisait dans les années 1950 et 1960, une approche française très classique. En écoutant Eduardo del Pueyo et l’Orchestre des Concerts Lamoureux dirigé par Jean Martinon (Philips), XL trouve dès les premières notes " un climat sensuel exacerbé, un piano un peu sec, au son piqué, proche de la guitare ". ET estime que " l’orchestre est plus espagnol que le piano " – un comble ! Le deuxième mouvement réconcilie les auditeurs : tous saluent, certes, une véritable ambiance nocturne, mais " le pianiste semble surtout inquiet de faire des fausses notes " (MF). XL trouve le piano terne. Au contraire, PD y trouve du duende (charme, au sens fort), ce qui lui attire les foudres de XL. PD trouve le troisième mouvement très nostalgique, " l’abandon des cordes relayées par les cuivres semble rappeler le piano-promeneur à la dure réalité ". Cette nostalgie n’est pas du goût de XL qui juge cela trop lent, trop dilué. MF estime que cette version est très proche de la précédente, que " les couleurs sont trop debussystes ". Pour ET, cela traduit " une version vieillie : on peut s’attendre aujourd’hui à un Falla plus moderne ".

Nuits câlines

À l’écoute de Martha Argerich et Daniel Barenboim avec l’Orchestre de Paris (Erato), ET lance : " Un orchestre bien enregistré, c’est quand même mieux ! " Mais il note tout de même que le piano est trop en avant, trop violent parfois, que " l’œuvre n’est pas un concerto et que ça tourne à la mécanique ravélienne ". Idem pour l’orchestre, que XL qualifie de " karajanesque ", avec un piano bizarre, sec (les forte !), et un rythme trop rapide. MF apprécie les couleurs sensuelles de cette " musique populaire élaborée, presque orgasmique, d’une grande éloquence poétique ". PD partage ce même enthousiasme. C’est une version luxueuse où " le son semble se déplacer dans les pupitres de l’orchestre comme le vent qui tournoie et transporte des sons de danses ". C’est le troisième mouvement qui divise : trop de couleurs en aplats, plaqués et brutaux : " Où est le rêve, avec cet orchestre un peu dénervé ? " (PD). A l’inverse, MF trouve la fin irrésistible et superbe : " un rêve dans un monde sonore ". XL est séduit par les tempos étirés de l’orchestre. ET perçoit comme " les accents de l’Abschied de Mahler ". Moins qu’un compliment, nous y voyons une réserve : l’atmosphère est plus allemande qu’espagnole.
Alicia de Larrocha et Rafael Frühbeck de Burgos avec l’Orchestre philharmonique de Lon­dres (Decca) livrent une version remarquable d’équilibre et de classicisme mais sans grandes surprises : le piano et l’orchestre plantent une ambiance rêveuse où chacun participe pour une même part à l’évocation, " à la remémoration plus qu’à la représentation " (ET). MF apprécie " cette complémentarité piano-orchestre, littéralement fondus en un tout harmonieux et poétique ", avec tout de même quel­ques accents curieux dans l’orchestre. Pour XL, c’est une " version de pianiste plus que de chef ". PD note " un climat horizontal, immobile, propice aux sortilèges qui s’insinuent dans la nuit dès les premières notes ". Tous apprécient le piano dans le deuxième mouvement, qui semble surgir et imposer une danse flamenco dans " un engagement aux accents très folkloriques, comme sous les feux de la rampe " (XL). PD aime le " côté fugace de cette danse qui apparaît et disparaît comme dans un songe après s’être inscrite pour longtemps dans le souvenir de l’auditeur ". Mais ET aurait préféré " un dessin plus à la pointe sèche, davantage de rupture et d’opposition piano-orchestre ". XL et ET sont un peu réservés, dans le dernier mouvement, sur le piano, qui n’est pas vraiment dans le coup. Mais MF et PD apprécient l’orchestre : pour MF, " c’est psychédélique, flexible, beau, ça plane, on s’abandonne à notre rêve ". PD y voit " un poète qui, après s’être enivré de rêves et de fantasmes, se retire sur la pointe des pieds à l’approche de l’aube ".

Nuits trop courtes

C’est encore une fois XL qui donnera le ton à l’écoute du piano de Rafael Orozco et de l’Orchestre des Jeunes d’Espagne dirigé par Edmón Colomer (Valois-Naï­ve) : " Manuel de Falla est un grand compositeur, voyez ! " XL note tout de même que l’orchestre " est "hénaurme" mais d’une exubérance charnelle superbe ". MF adore les effets " pluie de perles " du piano, un orchestre " au tempérament de feu d’une gitane, la lecture de la partition du chef révélant des détails jusqu’alors inconnus ". PD trouve cela un peu lourd, " [com­me si] les danses espagnoles se transformaient en bourrée bien de chez nous ". Avis que ne partage pas XL, estimant que " pour réussir un sentiment d’improvisation sauvage, cela nécessite un travail immense du chef, du soliste et de l’orchestre, réussi ici, un véritable acmé, un rêve éveillé ". MF rejoint l’avis de XL, voyant dans cette interprétation des deux premiers mouvements une " appropriation de la partition par les artistes, ceux-ci sans doute ayant une longue expérience de cette musique ". La grande déception vient du dernier mouvement, trop prosaïque, " le pianiste refusant tout pathos " (MF). Quelle déception pour XL, ET et PD qui jugent cela plat et raté, sans hauteur de vue ! Pour MF, " si le drame est présent, le rêve lui, est complètement absent ".

Nuits de rêve

" Enfin du grand art fallien ! " lâche XL en entendant la version de Josep Colom au piano avec Josep Pons dirigeant l’Orchestre de la Ville de Grenade (Harmonia Mundi). PD apprécie pour sa part la progression lente et mystérieuse du premier mouvement, mais MF y entend surtout une grande beauté formelle aux magnifiques couleurs impressionnistes. Les danses sont sauvages mais avec un peu de dureté. ET constate que ce mouvement " qui est noté "Allegro tranquillo e misterioso" est plutôt inquieto, avec des violoncelles dignes du Tristan de Wagner, mais le piano est très liquide, illustrant parfaitement les fontaines du Generalife ". Dans le deuxième mouvement, tous apprécient les détails orchestraux qui grouillent littéralement, " avec des jeux de couleurs passionnants et une énergie sous-jacente " (ET). A l’unanimité, le troisième mouvement est salué, avec des tournoiements orchestraux et pianistiques proprement extraordinaires. " Le piano, tel un promeneur, est tenu jusqu’au bout de ses rêves, étouffé par les senteurs de la nuit " (PD). Pour XL, " la fin est poignante, telle la conclusion d’un rituel exorciste chamanique, d’une tension admirable, haletante, jusqu’au bout ". MF note " la cohésion piano-orchestre parfaite, la progression, l’agogique superbe ". ET souligne l’adieu du pianiste, poignant. Tricorne bas, messieurs !

LE BILAN

1. COLOM/PONS
Harmonia Mundi 1 CD • HMC 901606
(1997)
2. OROZCO/ COLOMER
Valois 1 CD • V4724
(1994)
3. LARROCHA/F. de BURGOS
Decca 2 CD • 410289-2
(1983)
4. ARGERICH/BARENBOIM
Erato 1 CD • 2292-45266-2
(1986)
5. DEL PUEYO/MARTINON
Philips 2 CD • 442 753-2
(1955)
6. ITURBI A./ITURBI J.
EMI 2 CD • 351 804-2
(1958)