L’ÉCOUTE EN AVEUGLE 164 : la « Suite pour violoncelle n° 5 » de Bach

S’il est une écoute qui a suscité des réactions passionnées, c’est bien celle-ci. La Suite pour violoncelle n° 5 de Bach est a priori la chasse gardée des baroqueux. Eh bien, non ! Les grands classiques peuvent encore régner sur ce domaine.

Pablo Casals avait treize ans quand il découvrit par hasard dans un magasin de Barcelone la partition des Suites de Bach. Mais le musicien attendra près de trente-cinq ans avant de les confier au disque (EMI, 1936-1939). Cet enregistrement reste des plus recomman­dables par la saine vigueur avec laquelle le violoncelliste catalan empoigne la musique. Mais la prise de son, datée, peut décourager une première écoute.
La France participe activement à la redécouverte de cette musi­que et trouve en Pierre Fournier un avocat stylé. Son enregistrement officiel (Archiv, 1960) fait toujours figure de modèle et figurera donc dans notre sélection. Maurice Gendron (Philips, 1965) présente lui aussi un violoncelle de superbe facture mais un jeu un peu rectiligne. À l’opposé, André Navarra (Calliope, 1977) fait valoir le grain du son et Pierre Tortelier (EMI, 1960 et 1982), emporté par son élan généreux, ne peut masquer de nom­breuse approximations. Aujour­d’hui encore, notre pays peut compter sur de brillants solistes. Si Henri Demarquette (Auvers-sur-Oise, 2001) paraît un peu superficiel et Anne Gastinel (Naïve, 2007) pru­dente, Jérôme Pernoo (Ligia Digital, 1998), Jean-Guihen Quey­ras (Harmonia Mundi, 2007) et les baroqueux Ophélie Gaillard (Ambroisie, 2001-2002 ; Aparté, 2010 – notre choix) et Bruno Cocset (Alpha, 2001) créent chacun un univers : nous les retenons.

Bylsma, le modèle

Si Mstislav Rostropovitch (EMI, 1991) manque de spontanéité, il se montre bien plus convaincant que Daniil Shafran (Melo­diya, 1969-1974), distendu, Mischa Maisky (DG, 1985 et 1999), savonneux, ou Alexander Kniazev (Warner, 2003), dépressif. Tatjana Vassiljeva (Mirare, 2008) a une technique impeccable mais bride son expression, com­me son compatriote Boris Pergamenschikow (Hänssler, 1998).
C’est Anner Bylsma (Seon, 1979) qui renouvelle le débat, libérant le discours et dénouant les danses. L’artiste recommence en 1992 (Sony) et devient un nouveau modèle. Il s’inscrit donc naturellement dans la sélection. D’autres " baroqueux " ont suivi les pas (de danse) du violoncelliste néerlandais avec un instrument ancien, des bonheurs et des justesses variables : Roel Dieltiens (Accent, 1991), Hidemi Suzuki (DHM, 1995), Peter Bruns (Opus 111, 1996), Jaap ter Linden (Harmonia Mundi, 1996), Paolo Beschi (Winter & Winter, 1996-1998), Wieland Kuijken (Arcana, 2001), Claire Giardelli (Ligia Digital, 2012). Aucun ne convainc totalement, pas plus que Nikolaus Harnoncourt (Musical Heritage Society, 1965) ni Sigiswald Kuijken (Accent, 2006-2007) et Dmitry Badiarov (Ramée, 2009).
Le phénomène de la discographie " baroque " des Suites reste Pieter Wispelwey qui, après deux enre­gistrements déjà remarqués (Chan­nel Classics, 1989-1990 et 1998), ose une troisième version (Evil Penguin Records Classic, 2012). Il pose un nouveau jalon et mérite de s’inscrire dans notre écoute. Les versions traditionnel­les récentes ne sont pas exclues pour autant, tel Truls Mørk (Virgin, 2005), musicien discret mais subtil plusieurs fois médail­lé.En revanche, nous n’avons pas retenu, soit pour des raisons de disponibilité, soit pour des question de styles, les versions suivan­tes : Gaspar Cassado (Vox, 1957), trop subjectif, Janos Starker (EMI, 1957-1959, Mercury, 1963- 1965, Sefel, 1984 et RCA, 1992), erratique et plombé, Lynn Harrel (Decca, 1982-1985), à la recher­che d’une ligne directrice, Miklos Perényi (Hungaroton, 1982), trop mesuré, Julius Berger (Orfeo, 1984, Wergo, 1997) et Heinrich Schiff (EMI, 1984) égarés dans le son de leur instrument. Yo-Yo Ma (CBS Sony, 1982, Sony, 1994-1997) fait entendre une interprétation d’une perfection instrumentale qui confine souvent à la neutralité. Erkki Rautio (Finlandia, 1990), David Geringas (Edelweis, 1989, Canyon, 1995), Ralph Kirshbaum (Virgin, 1993), Susan Sheppard (Metronome, 1998), Guido Schiefen (Arte Nova, 1995), Daniel Müller-Schott (Glis­sando, 2000), Sebastian Klin­ger (Oehms Classics, 2007) se situent dans son sillage. Sans les retenir, nous n’oublions pas les interprétations attachantes d’Antonio Janigro (Westminster, 1952-1953), Miklos Sádlo (Supraphon, 1978), Erling Blöndal Bengtsson (Danacord, 1984) et Steven Isserlis (Hyperion, 2005-2006).

Les huit versions

Dès le prélude, Anner Byslma, guide de générations de musiciens, violoncellistes ou non, baroqueux ou non, est mis à mal. " C’est faux ! C’est décousu ! " s’écrie BD… " On a l’impression d’assister à une séance de travail ", renchérit JB qui déplore de voir si vite " les limites de l’interprète ". Embarrassé, PV sait que Bylsma n’a jamais été un as de la technique mais plutôt un fin rhétoricien et continue à apprécier l’organisation du discours, la tonicité des rythmes et la souplesse des lignes. Rien n’y fera : cette version, pourtant historique et fondamentale quant à l’expression, souffre d’insuffisances techniques manifestes.
Également vite déclassé malgré un palmarès glorieux, Truls Mørk est diversement entendu. PV apprécie la transition entre le début du prélude, improvisé, et la fugue, déterminée, alors que BD et JB regrettent un " discours haché " tout en restant sensibles à la volonté d’inscrire cette interprétation, enregistrée d’une étrange façon, dans une intimité propre à la confidence. Mais la sarabande paraît trop précautionneuse et oublie de respirer.
Pieter Wispelwey sera la troisième victime de cette écoute en aveugle, le troisième artiste à bénéficier d’une forte cote voir son capital fondre comme neige au soleil. BD ne perçoit qu’une " expérience à la limite du ridicule " et JB n’apprécie pas davantage ce jeu " débraillé " dans les épisodes rapides et " tâtonnant " dans la sarabande et finissant " la tête contre le mur ". Cette version qui avait reçu un " Choc " de Classica ne peut certes pas renier sa singularité, sa volonté d’aller au bout d’une voie empruntée il y a déjà longtemps. Elle n’a rien d’une autoroute rectiligne et Wispelwey ne ménage pas ses passagers, accusant ici ou là les accidents. PV aime cette conduite imprévisible, cette liberté de poète-paysan, mais BD et JB, malmenés, préfèrent descendre avant la fin du trajet.
La lecture d’Ophélie Gaillard continue d’alimenter une discus­sion qui, on l’a compris, se nourrit d’avis souvent opposés. Personne ne songerait à émettre la moindre réserve sur la beauté du son, la tenue des lignes et le galbe des phrasés. En revanche, PV aimerait aller au-delà de la pure splendeur instrumentale, croiser un caractère plus affirmé. JB reconnaît un travail " très soigné ", marqué par une fugue " très fine­ment articulée " et " une élocution très nette ", mais ne peut s’empê­cher de le juger " un peu lénifiant ". La gigue finale aura cepen­dant raison de ses menues réserves. BD, en revan­che, est conquis d’emblée par " l’homogénéité du son ", " la grâce des phrasés ", " la recherche de simplicité " et " l’effacement de l’interprète ".
Dès les premières notes, Jérôme Pernoo signe une interprétation très personnelle dont l’originalité se confirmera au fur et à mesure de l’écoute. L’écho d’une ouverture pointée à la française est aussitôt détecté, à quoi répond une fugue " funambulesque " pour PV, " menée avec autorité " pour JB. La légèreté de l’archet qui jamais ne prive le son de couleurs et de nuances distingue également cette version. La sarabande, murmurée, oblige à écouter, à remarquer les ornements, les nuances les plus ténues, " les pleins et les déliés ", comme l’énonce fort justement JB. Bien que BD considère la gigue " un peu systématique ", PV la voit évoluer " sur la pointe des pieds, sans perdre la ligne ". Résolument à part sans être à côté, cette interprétation a toujours intéressé à défaut de tout le temps convaincre.

Cocset inspiré

Comme la plupart des huit artistes retenus, Bruno Cocset divise les auditeurs. Il est vrai que l’artiste choisit tout de suite une direction, donne un ton, affirme une couleur. PV est, de très loin, le plus enthousiaste, captivé par cette atmosphère contemplative et cette lumière de vitrail pro­ches de celles du tableau de Gerrit Dou choisi en couverture. BD y entend plus " des intentions " qu’une réalisation aboutie. PV et JB partagent la même impression de " perdre toute notion du temps " dans la sarabande. Le tempo très retenu et la continuité du discours contribuent à gommer la barre de mesure : l’interprète s’installe dans un temps presque non compté, proche de certaines musiques orientales. Le rythme fait à nouveau valoir ses droits dans la gigue. Elle laisse BD et JB perplexes (" démonstration technique ? ") alors que PV perçoit dans ce " relief atténué du rythme et de la mélodie " une volonté d’" abstraction mystique ".
Jean-Guihen Queyras peut non seulement s’enorgueillir de finir sur le podium de tête mais aussi d’avoir satisfait les auditeurs. PV est sensible à sa façon de " chercher " dans le début du prélude avant de " trouver " dans la fugue. JB détecte dans ce premier mouvement un " climat fébrile ", un " frémissement continu ". BD admire la perfection formelle, la splendeur du son et " la vivacité jamais contrain­te " de la gigue conclusive. JB souligne " le caractère et le sens du propos ". PV retient une sarabande qui " ose s’approcher du vide à pas feutrés ". Avec son violoncelle moderne, Jean-Guihen Queyras rappelle qu’il est artiste de son temps, à l’écoute de tous les styles, et qu’il ne renie pas les baroqueux.

Fournier souverain

Pierre Fournier remporte bien la première place et trouve en. BD un défenseur enthousiaste : fasciné de la première à la dernière note, il n’est pas avare de dithyrambes : " Quelle noblesse dans le lyrisme et quelle dignité dans l’expression ! "… JB s’avoue également très impressionné par le caractère " décanté et méditatif " de cette interprétation. Un peu plus réservé, PV entend une intensité " voulue ". Il s’incline cependant sans sourciller face à la " grandeur altière " de la sarabande qui se garde bien de " prendre la pose ". JB renchérit et entend " le poète parler ", celui à qui Schumann a su si bien donner la parole dans les Scènes d’enfants. La gigue ranime la discussion. PV déplore une interprétation " impassible ". JB regrette un " legato un peu collant " alors que BD continue à admirer " le grand style " et la " pureté de la ligne ".
Si Pierre Fournier et Jean-Guihen Queyras triomphent, ils ne s’imposent pas spécialistes de la seule Suite n° 5 qui nous a servi d’étalon. Ces artistes méritent bien sûr d’être entendus dans l’intégralité du cycle.