Le Concerto d’Aranjuez de Joaquín Rodrigo

Ce chef-d’œuvre universellement connu, à la discographie pléthorique, est un véritable défi, non seulement pour le soliste mais aussi pour l’orchestre.

Joaquín Rodrigo (1901-1999) était loin d’imaginer le succès phénoménal que connaîtrait son concerto pour guitare et orchestre, le Concerto d’Aranjuez. Cette œuvre répondait à une commande du marquis de Bolarque, grand amateur de musique, rencontré fin août 1938 à San Sebastián, lors d’un déjeuner où se trouvait également le guitariste Regino Sáinz de la Maza : " Pourquoi n’écris-tu pas un concerto pour guitare et orchestre ? Regino te le jouerait plus d’une fois ! " " C’est chose faite " déclara Joaquín, euphorique, car il avait écumé quel­ques verres de bon vin. Le Concerto d’Aranjuez tient son nom de la fameuse résidence royale située à 50 km de Madrid. De nombreux canaux entrelacés font de ce lieu un îlot de verdure au milieu des paysages arides de la sierra. Avec ses espaces foisonnants de verdure, plantés d’essences rares, Aranjuez est " imprégné du parfum des magnolias, du chant des oiseaux et du jaillissement des fontaines ", impressions – et non descriptions – que l’on retrouve tout au long du concerto, œuvre de musique pure, sans programme aucun. En la situant en ce lieu, Aranjuez, Rodrigo a voulu lui imprimer une époque : la fin du xviiie et le début du xixe siècle, à la Cour de Charles iv et de Ferdinand vii. C’est donc une Espagne intérieure, éternelle, heureuse, fantasmée, pas celle du général Franco (mais on la reconnaîtra peut-être dans l’adaptation de Miles Davis à la trompette du Con­certo d’Aranjuez, d’une tristesse infinie…). Cette " vision intérieure " est bien celle de Joaquín Rodrigo, frappé de cécité depuis l’âge de trois ans.Nous ne pouvons ignorer le caractère biographique de ce Con­certo. Le premier mouvement très joyeux est une évocation des jours heureux que Rodrigo a passés à Aranjuez avec sa fidèle compagne mais aussi collaboratrice de tous les instants, la pianiste turque Victoria Kamhi lors de leur lune de miel. Le deuxiè­me mouvement, le célèbre Adagio, est en fait une supplication adressée à Dieu : qu’il ne lui prenne pas la vie de sa femme Victoria, qui venait d’accoucher d’une petite fille de sept mois mort-née. Les trois mouvements sont d’une grande sensibilité, exprimant tout " l’espagnolisme rodriguien ", si particulier, un espagnolisme qui ne tombe jamais dans " l’espagnolade " ni dans la trivialité. De ce point de vue, la version " princeps " du créateur, Regino Sáinz de la Ma­za, avec l’Orchestre national d’Espagne diri­gé par Ataúlfo Argenta (Doremi, 1948) laisse entendre, malgré le pleurage de la bande, une interprétation très objective, sans senti­mentalisme déplacé. Nous n’avons hélas pas pu écouter l’autre version de Sáinz de la Maza, avec l’Orchestre Manuel de Falla, sous la direction de Cristo­bal ­Halffter (RCA Victor, 1962).

Les stars de la guitare

Comme on peut le concevoir, la discographie est pléthorique : nous avons recensé près de soixante-dix versions. Place d’abord aux guitaristes qui ont associé leurs noms à ce best-seller planétaire. Narciso Yepes a enregistré notre concerto pas moins de six fois : un record ! Pour ses deux premières versions, il fut dirigé par Ataúlfo Argenta avec l’Orchestre de cham­bre de Madrid et l’Orchestre national d’Espagne en 1956 et 1957 pour le label Alham­bra. Son enregistrement avec l’Orchestre symphonique de la Radio-télévision espagnole, dirigé par Odón Alonso (DG, 1969), possède un charme et une chaleur très particuliers. Vinrent ensuite l’Orchestre philhar­monique de Londres sous la direction de Luis Antonio García Navarro (DG, 1979), l’Orchestre philharmonique d’Espagne et Frühbeck de Burgos (Forlane, 1985), enfin l’Orchestre symphonique de la RAI, sous la baguette de Riccardo Muti (Fonit Cetra, 1989). Nous préférons le " tube " avec García Navarro, du fait de la notoriété de cette version, qu’il sera intéressant de confronter avec les autres candidats à l’" in­ves­titure suprême ". John Williams s’y est repris à quatre fois : avec l’Orchestre de chambre anglais, dir. Charles Groves, (CBS, 1968), puis avec un gros Orchestre de Philadelphie, musclé, aux ordres d’Eugene Ormandy, une version sensuelle mais quelque peu hachée (Sony, 1972), puis de nouveau avec l’Orchestre de cham­bre anglais et Daniel Barenboim, où la prise de son dessert une interprétation trop uniforme (CBS, 1974), enfin avec l’Orchestre philharmonique de Londres dirigé par Louis Frémeaux, version linéaire et bridée (Sony, 1984). On trouvera également quatre versions de Julian Bream : avec l’Orchestre de chambre Melos et Colin Davis (RCA, 1964), mais surtout avec l’Orchestre Monteverdi et John Eliot Gardiner (RCA, 1975), avec trois mouvements magnifiquement gérés, une véritable fête orchestrale, poétique et fiévreuse – un beau candidat à l’écoute en aveugle. Le guitariste reviendra avec l’Orchestre de chambre d’Europe, et le même chef anglais, où la guitare est magnifique mais où l’orchestre, trop gros, manque de couleurs et de subtilités (RCA, 1983), puis avec le jeune Simon Rattle alors à la tête d’un City of Birmingham Symphony Orchestra " hénaurme " – , la prise de son n’arrange rien (les basses !) -, totalement hors sujet (EMI, 1990). Sharon Isbin a enregistré l’œuvre trois fois, d’abord avec l’Orchestre symphonique métropolitain de Tokyo, dirigé par Hideomi Kuroiwa (Denon, 1981), avec l’Orchestre de cham­bre de Lausanne, sous la direction de Lawrence Foster, avec un orchestre inégal et des baisses de tension (Virgin, date non précisée), et avec le New York Philharmonic et José Serebrier, version majeure que nous réservons pour notre discographie comparée (Warner, 2004). Angel ­Romero, d’abord avec Victor Alessandro et l’Orchestre symphonique de San Antonio, confond douceur et sirupeux, énergie et hystérie (Philips ou Mercury, 1968). Sa version avec le LSO et André Previn est pénalisée par une prise de son lourde, peu définie (Philips, 1977). Pepe Romero, Neville Marriner et l’Academy of St. Martin-in-the-Fields ont abordé le concerto deux fois au disque (Decca et Philips, 1979 et 1992, réédité en 2005 avec un DVD biographique très intéressant, " Shadows and light ", en anglais seulement, sous-titré en espagnol, ou inversement, selon les séquen­ces). Nous retenons la deuxième version pour son orchestre magnifique, aux couleurs hispanisantes superbes, d’une grande sensibilité lyrique. Alexan­dre Lagoya, Anto­nio de Almeida et l’Orchestre national de l’Opéra de Monte-Carlo ont quant à eux livré une version sereine, techniquement irréprochable, version retenue pour notre écoute en aveugle (Philips, 1972).

Les stars de la baguette

Plusieurs chefs célèbres ont voulu graver le Concerto d’Aranjuez afin d’avoir ce tube discographique à leur catalogue. Rafael Frühbeck de Burgos, avec l’Orchestre national d’Espagne, a ainsi choisi Alirio Diaz comme guitariste : beaucoup d’intensité, mais qui sombre dans la criardise, de plus les solistes – le cor anglais ! – sont médiocres (EMI, 1968). Charles Dutoit, avec Carlos Bonell et l’Orchestre symphonique de Montréal (Decca, 1981) impose une vigueur très sèche. Dommage que l’orchestre montre ses gros bras dans un post-romantisme de mauvais aloi : version idéale pour hôtel de luxe à Marbella, beau de son mais sans âme. On retrouve d’ailleurs Bonell avec l’Orchestre de chambre anglais, sous la direction de Steuart Bedford, avec un orchestre désordonné – et la prise de son est cotonneuse (Collins, 1989). Autre enregistrement pénalisé par sa prise de son, celui où Andrew Litton dirige le Royal Philharmonic Orchestra. La guitare de Christopher Parkening semble énorme. Dommage, les musiciens sont très engagés, presque violents (EMI, 1992). À l’inverse, Erich Kunzel et le Naples Philharmonic Orchestra écrasent la guitare de David Russell, qui est de toute façon sirupeuse (Telarc, 1997). Plácido Domingo et le Philharmonia ne nous engluent pas dans le même sirop, mais l’orchestre est tout de même trop gros, lent, et les instruments solistes (le cor, ridicule !) n’ont pas la même hauteur de vue que le soliste, Manuel Barrueco (EMI, 1995). Seules deux versions " de chef " seront retenues pour notre audition en aveugle. Avec Marco Socías Casquero, Josep Pons et le Granada City Orchestra offrent un dosage guitare-orchestre magnifiquement équilibré – et l’Adagio est une référence (Harmonia Mundi, 2003). Même superbe équilibre entre le soliste et l’orchestre, qui n’est rien moins que le LSO, avec Alfonso Moreno et Enrique Bátiz (EMI/ Brilliant, 1981), idiomatiquement " rodriguiens ". Curieusement, l’autre enregistrement de Moreno est un des pires de la discographie, en raison d’un orchestre particulièrement lamentable, l’Orchestre symphonique Carlos Chavez dirigé par Fernando Lozano (Novalis, date non précisée).

Outsiders et ratages

Eduardo Fernández, Miguel ­Angel Gomez Martinez et l’Orchestre de chambre anglais proposent une version sans cohérence, sans tension ni mystère (Decca, 1986). Mais l’enregistrement de Fernández avec Adrian Leaper et l’Orchestre d’Ulster est surprenant : apaisé, sans ostentation, doté d’un équilibre guitare-orchestre impeccable, il fait un bel outsider pour notre écoute en aveugle (BBC Music, 2002). Goran Söllscher, vif léger, offre lui aussi une version idéale avec l’Orchestre de chambre Orpheus (DG, 1989), retenue pour notre écoute en aveugle. Turibio Santos, lorsqu’il joue avec Roland Douatte et le Collegium Musicum de Paris, est hors sujet (Accord, 1974), mais sa version avec l’Orchestre de l’Opéra national de Monte-Carlo, dirigée par Claudio Scimone, est plus réussie, rêveuse sans tomber dans le sirop. Elle manque cependant cruellement de tension (Erato, 1978). Segre/Noseda sont captés dans une prise de son d’un incroyable amateurisme : la respiration du soliste devient l’instrument soliste (Claves, 1994). Autres prises de son disqualifiantes ou " bizarres " : Tampalini/Orizio, aux terribles effets de zoom sur la guitare (Fonit Cetra, 2005 ?), Orlandini/del Pino Klinge, avec un orchestre énorme et invraisembable (VMS, 2001) – Orlandini commettra une version moins ridicule dirigée par Adrian Leaper (Arte Nova, 2006) -, Gallén/Valdes (Naxos, 2002), Kraft/ Koizumi (CBC Enterprises, 1987) – Kraft remettra laborieusement sur le métier ­accompagné par Nicholas Ward (Naxos, puis Sony, 1992). Pierri/Dessaints présentent des moyens trop limités face aux grandes références (Analekta, 1997). Ils ne sont pas les seuls : on ajoutera, dans cette catégorie, Kircher/Machado (Madacy Records, 2001), Quevedo/Du­nand (Madrid Music, 1978), Zaradin/Barbier (EMI, 1972), Zsapka/ Warchal (Brilliant, 2005), Muraji/Pérez (Decca, 2008), Yamashita/Yamaoka (RCA, 1979), Yamashita/Paillard (RCA, 1986), Kubedo/Ferrer (Belter, 1970). Restent enfin quelques ratages notables, que les collectionneurs pourront rechercher : Brabec/ Tylsar, tristounets et sans nerf, lentissimes (Supraphon, 2002) ; Conn/ Lubbock, creux et vides, appliqués et sans contenance (IMP, 1987) ; Jouanneau/Ray­tchev, poussifs, piétons, sombrant dans la caricature (Frémeaux, 1993) ; Dyens/Siranossian qui confondent Rodrigo avec Borodine ou la sierra espagnole et les steppes de l’Asie centrale (L’Empreinte Digitale, 1997). Mais la palme revient à Juan Carlos Laguna et Fernando Lozano. Ils sont certes bien timorés, mais il faut surtout écouter le Carlos Chavez Symphony Orchestra, qui nous refait le miracle de la " multiplication des pains ". La prestation du violoncelle vaut, à elle seule, la palme du nanar de cette discographie (Forlane ou Novalis, 1994).

Les introuvables

On regrettera que certains concerts n’aient pas été enregistrés – à notre connaissance – ou tout au moins n’existent pas en CD (Markevitch/Yepes, mais aussi Stokowski l’ont interprété !). Nous regrettons surtout de n’avoir pu écouter quelques versions qui ont certainement leur intérêt : pour l’orchestre – le Philharmonique de Berlin, rien que cela ! -, la version Siegfried Behrend/Reinhard Peters (DG, 1966) ; pour le soliste, Paco de Lucia/Edmon Colomer et l’Orchestre de Cadaques (Philips, 1992).

Audition en aveugle

De toutes les versions retenues pour cette audition en aveugle, c’est celle de Julian Bream qui va le plus décevoir. ET en résume les qualités mais surtout les défauts rédhibitoires : " Une version purement soliste, avec un fond sonore loin derrière, la guitare, trop en avant. " La prise de son pénalise définitivement Bream. On a le sentiment que le microphone est collé dans la guitare, soulignant ainsi le déséquilibre guitare-orchestre, équilibre si important dans cette œuvre. " Tout est sur le même plan, un manque de discours et de contrastes évidents, même si le guitariste est brillant " (BD). Tout est gros, PD en rit, tant " l’enregistrement est laid, artificiel, transformant la guitare en youkoulélé, l’orchestre pléthorique ". ET tempère cependant : Julian Bream est " remarquable et ne pourra que réjouir les amateurs de guitare " (ET).C’est clair, Marco Socías et Josep Pons veulent frapper un grand coup, faire du neuf, lorsqu’ils enregistrent le Concerto en 2001. Le disque fut d’ailleurs extrêmement bien reçu, tant il semblait redonner de l’authenticité à cette page si souvent galvaudée. Pourtant, ce sera la première grande déception de cette audition en aveugle. PD est gêné par une " prise de son trop artificielle, qui souligne la recherche effrénée de détails et de subtilités ". Pour ce dernier, les deuxième et troisième mouvements sont ratés, le rapport soliste-orchestre est déséquilibré, " avec des accents stravinskiens dérangeants ". C’est ce côté trop bien " fignolé " qui chagrine ET. La guitare est " parfaite de maîtrise sur chaque note mais manque paradoxalement de crudité " dans l’Allegro initial, alors que dans les mouvements suivants, " cela tourne à la démonstration, le guitariste veut trop en faire, comme s’il ne savait pas quoi faire des notes de cette musique, s’obligeant à ajouter des vibratos et des effets pour se distinguer ; mais où est la musique dans tout cela ? " Pour BD, cette " surabondance d’effets, de finesse et de joliesse " est séduisante de prime abord, mais finit par lasser : il constate lui aussi que " le Finale finit par ressembler à du Stravinsky ! " À vouloir absolument faire du neuf avec force artifices et intentions, cette version manque singulièrement de sincérité.

Grands professionnels

ET saura résumer l’interprétation de Pepe Romero : " Propre, gentille, sympathique. " C’est la version de grands professionnels internationaux, tant du côté de l’orchestre (Marriner) que du soliste, où tout doit être parfaitement dosé. Tout est " décanté, on pense à Haydn ou De Falla, mais cela demeure sympathique, et d’une souplesse appréciable ". PD estime que les interprètes, à vouloir être proprets, sont trop sages, et linéaires dans le premier mouvement, et espère un grain de folie dans l’Adagio et le Finale. Son attente ne sera pas récompensée. Pour BD, l’Adagio est " une petite scène d’opéra avec introduction et aria ". Et le Finale le confirme : nous sommes en présence " d’une version de luxe pour hifistes " (ET), qui manque sérieusement de caractère, trop gentillette, artificielle et prudente : " Que de placidité, même dans le Finale qui devrait danser ! " (PD) Les acteurs de cette version manifestent finalement peu de sentiments, avec un soliste trop en avant. C’est l’autre grande déception de cette audition en aveugle, pour cet enregistrement généralement considéré comme une " référence ".
Alexan­dre Lagoya à la technique professionnelle mais trop prudente, tombe dans une interprétation rêveuse certes mais " pépère, lourde et calculée, trop bonhomme " (PD). Mêmes remarques pour BD : " Les couleurs sont belles, contrastées, la guitare est franche, aristocratique mais froide. " ET souligne l’élégance du guitariste mais tout cela semble bien artificiel et trop calculé. Dans l’Adagio, cette prudence se transforme en fausse simplicité larmoyante, avec des silences-soupirs trop appuyés (ET), trop affectés (BD). PD y apprécie le guitariste, mais l’orchestre est trop lourd et le tempo trop lent. Le Finale appelle les mêmes remarques que l’Adagio pour PD. ET remarque le " caractère aérien du guitariste ", desservi par " un orchestre trop terrien, qui ne dialogue pas avec le soliste ", jugement que partage BD, ajoutant que l’orchestre, trop lourd, " n’a pas la même hauteur de vue que le guitariste ".
La couleur hispanique de la guitare de Narciso Yepes, " un peu sèche, un peu rude, néoclassique même, avec de beaux détails ", plaît à ET : " Ça sonne espagnol ! " Mais cette rudesse ne plaît pas à PD qui trouve le premier mouvement " bridé et petit ". Tout le monde est cependant d’accord pour constater que la prise de son n’aide pas : l’orchestre manque de présence, même si " la guitare est bien insérée dans l’orchestre, contrairement à d’autres enregistrements très artificiels " (BD). On retrouve cette simplicité tout au long de l’Adagio, mais BD estime que Yepes " manque de panache " à vouloir être trop pudique, tout semble être trop mesuré, calculé. ET va jusqu’à juger ce mouvement " décoratif, avec une fausse simplicité trop soignée, où l’ornementation ne joue plus son rôle tant tout semble écrit : plus de sensualité et de chaleur auraient été bienvenus ". Tous s’accordent enfin sur le fait que le Finale n’est pas très festif, avec toutefois de beaux détails à la guitare. ET croît y entendre " une fausse simplicité à la Poulenc ". À vouloir faire " joli ", on en oublie le naturel. C’est trop " pro " pour être vrai. Décidément, après Pepe Romero, Alexandre Lagoya et Julian Bream, ce disque confirme que les très grands noms de la guitare n’ont pas été les meilleurs serviteurs du Concerto de Joaquín Rodrigo.

Vraies réussites

La version de Sharon Isbin est immédiatement décrite comme une version " andalouse " par ET : " On n’est plus dans la carte postale pour touristes, mais dans le terroir. " Pour PD, on retrouve ici " l’Espagne rêvée, heureuse, celle de Cervantès ", pour BD elle est " terrienne, très flamenco ". Mais, c’est le revers de la médaille, BD souligne " son caractère décousu, manquant de fluidité ". La soliste est " plus à l’aise dans les moments rythmiques que mélodiques " (ET). PD apprécie ce côté décousu, y voyant le sentiment de révolte du compositeur dans l’Adagio. Si BD apprécie cette liberté de l’Adagio, avec " une émotion à fleur de peau ", et qu’ET apprécie " l’intériorité d’un authentique cante jondo (pas celui pour touristes) soutenu intelligemment par un accompagnement qui fait monter la tension ", l’écoute du Finale fait surgir quelques objections : " Sa culture de l’instant pénalise la soliste, la prive de charme. " (BD). Pour ET, " la soliste s’amuse toute seule, et ne parle pas la même langue que le chef d’orchestre. " Mais ce Finale légèrement insatisfaisant ne saurait faire oublier la force des deux premiers mouvements de cette version.Eduardo Fernandez est l’outsider de cette écoute en aveugle. Tous s’accordent à dire que l’équilibre guitare-orchestre est parfait. Et plus que cela encore : " Ici, pas de lyrisme ni de vibrato déplacé, mais une vision acérée, drue, précise, équilibrée et détaillée. C’est une vision "moderne", qui manque peut-être un peu de liberté par rapport à celle de Moreno " (BD). Pour PD, " nous voilà en Espagne ; le charme du guitariste opère totalement dès les premières notes ". " On retrouve un peu l’esprit classique et élégant de Lagoya chez le guitariste, mais avec un orchestre très délié, aux couleurs un peu brutes : c’est un bon compromis. Enfin, ni du Stravinsky, ni du Poulenc, ni du Ravel, mais du Rodrigo ! " (ET) L’Adagio est remarquable d’élégance. PD souligne le caractère religieux de ce mouvement, qui rappelle " la saeta, cette marche douloureuse des processions en Espagne ". ET aurait souhaité, dans l’Adagio, " que le soliste ne joue pas seulement avec les notes mais aussi avec sa guitare ". Ce léger manque de brillant est en fait ressenti dans les deux derniers mouvements. BD apprécie " la concentration, le sérieux de cette exécution ". C’est la " version que l’on peut écouter maintes fois sans se lasser, mais qui aurait mérité plus de folie dans le Finale ".
" Quel orchestre ! Là, on a ­affaire à des super-pros " s’écrie BD ! Göran Söllscher et l’Orpheus Chamber Orchestra ­donnent ici une version symphonique, " presque trop " remarque-t-il, mais " quel panache, quel lyrisme " ! Tous sont d’accord avec BD, PD précisant que " la prise de son est pour beaucoup dans cette réussite superlative. Les couleurs de l’orchestre sont vives, la guitare alerte dans le premier mouvement, et même si ce n’est pas tellement naturel dans l’Adagio, c’est tellement beau ! C’est la version à écouter la main sur le cœur ". ET souligne la " pluie d’intentions maîtrisées ", mais pour lui, cette version séduisante, réfléchie, calculée, " man­que peut-être un peu d’improvisations, du côté virtuose constitutif de l’œuvre ". Pour BD, qui goûte son plaisir, cette version au tempo sage a su " fusionner les caractères populaire et raffiné de ce chef-d’œuvre ". Dans le Finale, joué assez lentement, Söllscher et les Orpheus assument " un côté populaire, mais pas du tout puéril " (ET). C’est bien là la force de cette version : " sa grande qualité de finition ne l’empêche pas de posséder un vrai caractère " (BD).
Dès les premières notes, chacun salue la parfaite entente entre Alfonso Moreno et l’orchestre de Bátiz, magnifique de subtilité. BD remarque avant tout que " cet enregistrement impose un climat et, surtout, qu’il s’y tient ". Si la guitare " chante et parle avec émotion " (BD), ET souligne la parfaite articulation guitare-orchestre, l’inventivité dès l’introduction ludique à souhait, " instaurant dès les premières notes un dialogue inspiré avec l’orchestre qui ne vient jamais écraser le soliste " (ET). BD est " bluffé par tant de naturel, par ce tempo d’une grande justesse, d’une simplicité espiègle évidente ". La guitare semble " décrire les oiseaux, le parfum des magnolias, chanter avec naturel " (PD). Le soliste, avec une grande liberté, communique " un sentiment d’improvisation, même dans les passages les plus écrits. Voilà de la vraie virtuosité ! " (ET). Le fameux Adagio est à l’opposé des versions qui sollicitent l’émotion : les mots qui viennent sont ceux de "simplicité, évidence " (ET), de " naturel " (PD), de " confidence " (BD). Et la formule qui revient dans la bouche de chacun des auditeurs est celle de " guitare qui parle ". L’aspect narratif assumé est de plus souligné par un orchestre jouant " par petites touches " (BD), permettant au soliste " des ralentissements qui ne sont pas des arrêts mais un véritable rubato " (ET). Quant au Finale, si difficile à réussir, il est enfin ici la danse de cour voulue par le compositeur, où l’" espagno­lisme rodriguien est magnifié " (PD). Et BD de conclure : c’est la version " idiomatique par excellence, lumineuse ".

LE BILAN

Prioritaire

1. Moreno/Bátiz
Brilliant 4 CD BRIL7562

Passionnants

2. Söllscher
DG 474174-2
3. Fernandez/ Leaper
BBC Music MM255
4. Isbin/Serebrier
Warner 256460296-2

Excellents

5. Yepes/Navarro
DG 415349-2
6. Lagoya/de Almeida
Philips 6 CD 4762356

Intéressants

7. Pepe Romero/ Marriner
Philips 438016-2
8. Socías/Pons
Harmonia Mundi HMC 901764
9. Bream/Gardiner
RCA GD86525