LE CLAVECIN MIS EN SCÈNE

Jean Rondeau fait éclater le cadre de ces portraits et pièces de caractère pour en libérer l’intense vie intérieure. Le baroque sur grand écran.

Il y avait la tenue décontractée, la chevelure soigneusement ébouriffée et les bracelets. Jean Rondeau a désormais franchi une étape et suit les traces de son glorieux aîné (et modèle ?), Scott Ross, enregistrant sur le clavecin Donzelague du château d’Assas, aux environs de Montpellier. Mais, bien plus que des photos séduisantes et un " look cool ", c’est la composition du programme et son interprétation qui méritent l’attention. Dès les premiers instants du prélude de la Suite en la mineur de ­Rameau, Jean Rondeau s’impose comme un maître du temps. Tel un cinéaste, un Alfred Hitchcock auquel le titre du disque, fortuitement, se réfère, puisqu’il s’agit d’une page signée Royer, il sait composer avec la montre et les émotions de l’auditeur. Il laisse ainsi flotter l’indécision des premières lignes, non mesurées, avant de progressivement resserrer l’étau du métronome en un 12/8 délicieusement chaloupé puis de lever d’un seul geste le rideau de la fière Allemande de Royer qui accueille une galerie de personnages haute en couleurs. Ce va-et-vient entre le clavecin et l’opéra, que Rameau et Royer ont sans cesse effectué, mène Jean Rondeau vers de saisissants contrastes où la mélancolie (Les Tendres Plaintes du premier, L’Ai­mable du second) le dispute à l’impatience des Tambourins et au tumulte : les batteries de ­doubles croches répétées sonnent comme des rafales de mitraillettes dans Le Verti­go et La Marche des Scythes fait défiler des sautereaux aux becs affûtés comme des sabres. Confié à des mains aussi expertes, le clavecin n’a rien d’un boudoir pour précieuses ridicules ou comtesses alanguies mais devient le grand écran des émotions. Jusqu’au vertige.