Jean-Philippe Rameau : Théoricien et artiste, classique et moderne

Ses contemporains l'ont décrit comme un intellectuel sec et froid. Mais personne ne sut comme lui, par la richesse de son orchestration, faire rugir un volcan, braire un âne ou chanter la folie. Rameau, sec ? Ecoutons ses pièces de clavecin, ses œuvres lyriques !

Diderot écrit : "Le buste de Rameau par Caffieri [aujourd’hui visible au Musée des beaux-arts de Dijon] est frappant. On l’a fait froid, maigre et sec, comme il est ; et on a très bien attrapé sa finesse affectée et son souris précieux." Ce que confirme le portrait de Rameau par Carmontelle préservé au musée de Chantilly : le septuagénaire laisse voir un visage émacié et des jambes anormalement maigres. Il n’en faut pas davantage pour colporter l’image d’un intellectuel aride, par ailleurs auteur de nombreux traités théoriques qui susciteront le débat, d’un savant désireux de réduire la musique à des règles et des calculs. "La musique est une science physico-mathématique, le son en est l’objet physique, et les rapports trouvés entre les différents sons en sont l’objet mathématique : sa fin est de plaire, et d’exciter en nous diverses passions", affirme d’ailleurs Rameau dans Génération harmonique (1737). Un tel raisonneur ne saurait afficher la moindre fibre artistique.
Si Rameau sollicita l’enthousiasme et la contradiction en un temps qui n’aima rien tant que la rationalisation du savoir (les dictionnaires et encyclopédies), il s’inscrivit aussi dans les nombreuses discussions philosophiques qu’alluma le siècle des Lumières. Musicien, savant, philosophe ? Rameau fut incontestablement tout à la fois. Plus on croit le connaître, plus il échappe à la classification. Il s’en fallut pourtant de peu qu’un tel génie restât dans l’anonymat des églises provinciales.
Violoniste itinérant
Né en septembre 1683 à Dijon, septième d’une fratrie de onze, il apprend la musique auprès de son père Jean, organiste. Si, au collège des Jésuites de la ville, "il se distinguait par une vivacité peu commune", il ne poursuivra pas longtemps sa scolarité, décevant ainsi ses parents qui l’espéraient magistrat. Jean-Philippe Rameau veut devenir musicien et pour ce faire, il part en Italie, à Milan (trois mois ?), puis sillonne le Sud de la France comme violoniste au sein d’un orchestre itinérant. À dix-neuf ans, il est organiste à Avignon avant de s’installer pour six ans à Clermont-Ferrand à la tribune de la cathédrale. Il commence alors ses premières compositions : des cantates, des pièces pour clavecin. Avant le terme de son contrat, Rameau quitte l’Auvergne pour Paris où il réussit à se faire engager, chez les Jésuites, au collège de Clermont, futur Louis-le-Grand, et à faire éditer son premier livre de Pièces de clavecin (1706). Deux ans plus tard, on le retrouve à Dijon où il succède à son père, puis à Lyon (certains motets y voient le jour) et à Clermont, où il est à nouveau actif dès 1715. Rameau aurait pu alors poursuivre une carrière similaire à celle de son père, laisser le souvenir d’un musicien honorable, talentueux même, et disparaître dans l’oubli.
Mais il en décide autrement. Ses fonctions d’organiste ne lui autorisent vraisemblablement pas la liberté créatrice à laquelle il aspire. Il veut quitter Clermont, et en réponse au refus des autorités ecclésiastiques, il va user de son caractère déjà bien trempé (comment ne pas penser à Bach ?). Pourquoi Rameau voulait-il partir ? La routine sans doute, mais aussi l’envie de retourner à Paris. Deux idées l’y pressent. Faire imprimer son premier ouvrage théorique, son Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, qui paraît en 1722 et permet de dater son installation définitive dans la capitale. Et composer pour la scène après de nombreux essais dramatiques limités à la cantate : Aquilon et Orithie, Thétis, Les Amants trahis. S’il parvient à concrétiser son premier vœu, il lui faudra plus de dix ans pour réaliser le second. Il aura beau solliciter en 1727 Houdar de La Motte, auteur en vogue et collaborateur de Campra (L’Europe galante) et Destouches (Is), sa lettre restera, semble-t-il, sans réponse.
Rameau gagnera donc sa vie en donnant des leçons de clavecin et de musique et passera en ses premières années parisiennes pour un savant plus qu’un artiste. Un savant qui n’hésite pas à prêter sa science aux pièces souvent grivoises de son ami dijonnais Alexis Piron (1689-1773) jouées à la foire Saint-Germain. Dès février 1723, ils y présenteront L’Endriague, qui marque sans doute le début scénique de Rameau. Suivront L’Enrôlement d’Arlequin et La Robe de Dissension.
C’est probablement grâce à Piron que le compositeur rencontrera ceux qui deviendront ses premiers librettistes, l’abbé Simon-Joseph Pellegrin et Louis Fuzelier. "La représentation de l’opéra de Jephté lui fit prendre la résolution de s’exercer dans ce genre", raconte Maret. Fuzelier avait en effet rédigé les vers de Jephté de Michel Pignolet de Montéclair. Avec Rameau, il réussira Hippolyte et Aricie, inspiré de Phèdre de Racine et créé le 1er octobre 1733 à l’Académie royale de musique, au Théâtre du Palais royal.
Les "rameauneurs"
Rameau aura attendu ses cinquante ans pour faire ses débuts à l’opéra et pour accéder à la notoriété. Il ne quittera plus le devant de la scène durant les trente et un ans qu’il lui reste à vivre.
Premier numéro d’un catalogue lyrique qui en comptera une trentaine, Hippolyte et Aricie a aussi valeur de manifeste esthétique. En optant pour la tragédie lyrique, genre daté et définitivement marqué par l’empreinte de Lully, Rameau ne choisit pas la facilité. Il devra affronter les gardiens du temple. L’époque se montre en outre plutôt favorable aux opéras-ballets, pastorales et autres divertissements qu’aux graves sujets. Comment alors inscrire le vers de Racine dans un cartouche de style rocaille ? Les réactions seront naturellement divisées entre les partisans de la tradition lulliste et les "rameauneurs", comme les appelait Voltaire. Rameau ne semble pourtant pas avoir démérité, ni bousculé les règles. Sa tragédie lyrique s’organise en cinq actes sur un sujet mythologique, elle progresse grâce aux récitatifs que viennent embellir les airs, elle fait largement place au merveilleux (scène infernale, monstre), elle intègre des chœurs, des épisodes dansés et orchestraux : il n’a rien changé. Maret remarque cependant : "On entendait pour la première fois des airs dont l’accompagnement augmentait l’expression, des accords surprenants, des intonations qu’on avait crues impraticables, des chœurs, des symphonies dont les parties différentes, quoique très nombreuses, se mêlaient de façon à ne former qu’un tout." Rameau n’a pas touché à la forme mais a renouvelé le langage : c’est ce qui plaît et qui déplaît. Sa musique paraît trop compliquée, trop savante, "contrainte et (…) pénible", sans mélodie.
Classique et moderne, théoricien et artiste, musicien d’église et de théâtre, compositeur sur commande (La Princesse de Navarre pour le mariage du dauphin et Le Temple de la gloire pour la victoire de Fontenoy, tous deux en 1745) ou indépendant, Rameau n’aura jamais de position confortable, même s’il est devenu l’aiguillon de la vie musicale parisienne, donc française. On est pour ou contre Rameau. Près de vingt ans après la création agitée d’Hippolyte et Aricie, il se trouve ballotté dans une nouvelle querelle esthétique, dite "des Bouffons" suscitée par La Serva padronna ("La Servante maîtresse") de Pergolèse. Rameau défend la musique française que Rousseau juge incapable de mélodie et qui lui préfère sa voisine italienne. Les encyclopédistes (Diderot, d’Alembert) et Grimm rejoignent Rousseau. Entre-temps, Rameau se sera essayé à tous les genres : tragédie lyrique (Castor et Pollux, Dardanus, Zoroastre), comédie (Platée), opéra-ballet (Les Indes galantes, Les Fêtes d’Hébé, Les Surprises de l’amour), pastorale (Zaïs, Naïs, Acanthe et Céphise), actes de ballets (Pigmalion, Zéphyre, La Guirlande). Et toujours, il déchaîne les passions.
Sa reconnaissance officielle, son ascension sociale prendront du temps. Il passe certes vingt ans au service du fermier général Alexandre Le Riche de La Pouplinière, mélomane passionné qui donnait régulièrement des concerts avec son propre orchestre à Paris, dans son hôtel particulier de la rue de Richelieu ou dans son château de Passy. Mais il doit attendre 1745 pour être promu compositeur de la Chambre du roi et 1764, l’année de sa mort à quatre-vingt-un ans, pour recevoir ses lettres de noblesse et être nommé chevalier de l’ordre de Saint-Michel.
Le temps aura cependant été son allié puisque son génie, s’il déroute encore certains, finit par triompher. Les reprises de ses opéras, parfois marquées de profonds remaniements (Dardanus, Castor et Pollux, Zoroastre), feront les beaux jours de l’Académie royale de musique. "Jamais succès n’a pu être comparé à celui-là, puisqu’il n’éprouva aucune contradiction, et que plus de cent représentations de suite ne purent diminuer le plaisir que tout Paris éprouvait à entendre ce bel opéra", écrit La Borde dans son Essai sur la musique à propos de Castor et Pollux.
Celui que Charles Collé, librettiste de Daphnis et Églé, présentait comme "un homme dur et très désagréable à vivre, d’une personnalité aussi bête qu’injuste" pouvait donc émouvoir. Rameau se défendit d’ailleurs très tôt de n’être qu’un pur esprit, un froid calculateur : "Je n’y ai en vue que les gens de goût et nullement les savants", avait-il écrit à Houdar de La Motte. Mais celui qui se vantait de pouvoir mettre en musique La Gazette de Hollande semble avoir eu peu de discernement pour le choix de ses livrets. Quiconque découvre l’univers fascinant de Rameau ne peut que le déplorer, à l’exception sans doute de Castor et Pollux. Trop scientifique et pas assez littéraire ? Impossible quand on connaît son talent de polémiste redouté et son abondante somme de Remarques, Observations, Réflexions et autres Réponses. "Tous ceux qui ont travaillé avec lui étaient obligés d’étrangler leurs sujets, de manquer leurs poèmes, de les défigurer afin de lui amener des divertissements, il ne voulait que de cela", poursuit Collé.
Étourdissant
On peut alors regretter qu’un compositeur qui sut aussi bien faire rugir un volcan (Les Indes galantes) que braire un âne ou chanter la Folie (Platée) et additionner des pages orchestrales étourdissantes (les ouvertures de Naïs ou Zoroastre) n’ait pas composé de symphonie. On peine évidemment à imaginer un tel homme capable d’une vie domestique et même sentimentale, bien que Rameau fût marié et eût quatre enfants. "Toute son âme et son esprit étaient dans son clavecin. Quand il l’avait fermé, il n’y avait plus personne au logis", affirmait Piron. Raillé, admiré, Rameau reçut quand même un hommage national et fut inhumé en l’église Saint-Eustache, à Paris, à proximité de son domicile de la rue des Bons-Enfants. Dans une des chapelles, à côté d’une plaque commémorative apposée en 1883, se dresse son buste. Aujourd’hui bien poussiéreux, il n’a pas "sa finesse affectée et son souris précieux" que signalait Diderot.