Délicieuse Angéla

Comment ne pas adorer Angéla ? Impossible ! Sa spontanéité, sa vivacité, son humour sont communicatifs. Voici l’extrait d’un article que j’ai écrit à l’occasion de sa Rondine de Puccini à New York. J’étais venu l’interviewer.

Le lendemain, je retrouve Angela au Sussex House, un luxueux palace qui donne sur Central Park. Au bout de quarante minutes d’un protocole royal, la diva paraît enfin dans un ensemble blanc et léopard. Elle semble dans une telle forme qu’on se demande si le stress et la pression ne sont pas les principaux responsables de l’incident d’hier. Non, Angéla n’a rien d’une traqueuse. Elle est simplement déterminée. « J’ai un thermomètre à l’intérieur de moi, une voix qui me dit si je dois chanter ou pas » dit-elle dans un mélange d’assurance égoïste et d’orgueil que Marcel Proust traduisait par « un instinct religieusement écouté dans le silence imposé à tout le reste ». Après la représentation, la cantatrice n’a pas non plus l’habitude de quêter les avis des uns et des autres pour se rassurer. « Depuis l’âge de 18 ans, je suis mon propre professeur. Je sais exactement comment j’ai chanté. Aucun détail ne m’échappe » Mais elle avoue avec une touchante spontanéité aimer les compliments qu’on lui adresse. « J’en ai besoin. C’est comme les câlins. » Le soir de Noël, elle a chanté à la cathédrale Saint Patrick par amitié pour l’archevêque de New York, rencontré dans une soirée et avec qui elle a sympathisé. Angela Gheorghiu est d’éducation orthodoxe, mais à la question « Croyez-vous en Dieu ? » elle répond tout net : « Je crois en moi. » Diva, vous avez dit diva ? La volonté, on l’aura compris, est le trait marquant de sa personnalité. D’ailleurs, c’est bien connu : « Ce que femme veut, Dieu le veut ». A aucun moment de sa vie, depuis qu’on l’a mise debout sur une chaise pour chanter, Angéla n’a pensé devenir autre chose qu’une artiste. « J’ai suivi mon destin en étant d’abord la vedette de ma famille, puis de ma ville, puis de mon pays… » Au lycée Georges Enesco, elle était la seule élève d’une classe de bel canto. Quand on a tenté de lui imposer un autre professeur que le sien, elle a fait courir le bruit qu’elle arrêtait tout. Emotion dans toute l’école. « Ils sont allés voir mon père qui leur a dit que j’étais seule à décider. » Finalement, ses volontés ont été respectées à la lettre. « J’arrive toujours à ce que je veux » clame-t-elle fièrement… Puis, après un temps : « Mais ce n’est pas toujours facile ». « Elle s’est battue pour obtenir son indépendance, estime le metteur en scène Nicolas Joël. Donc elle en use. » A treize ans, la jeune artiste avait réussi à mettre au pas une poignée de fonctionnaires. Aujourd’hui, elle fait plier les directeurs de théâtre. Avec eux, ça passe ou ça casse. Récemment, ça a cassé avec le directeur de l’Opéra de Chicago. Séchant une répétition de « La bohème » (la sixième sur un total de dix), elle a pris le premier vol pour New York, contre l’avis du théâtre, pour assister à la première de « Roméo et Juliette » dans laquelle Alagna remplaçait Villazon au pied levé. Les mauvaises langues en ont conclu qu’elle ne voulait pas laisser son mari dans les « griffes » d’Anna Netrebko. Dès qu’elle flaire le danger, Angela se mue en tigresse. A Paris déjà, elle avait déjà mis à rude épreuve les nerfs de Leontina Vaduva, partenaire d’Alagna, en s’invitant à leurs répétitions, attirant l’attention de son mari dès que sa « rivale » ouvrait la bouche. A New York, sans doute heureux d’embêter son collègue de Chicago, Peter Gelb avait invité la « déserteuse » roumaine à trôner dans sa loge. Renata Scotto, qui mettait en scène « La bohème » a exigé sa tête. « Elle n’aime pas l’opéra. Elle s’aime elle-même » a décrété celle qui fut en son temps la plus grande puccinienne de l’après-Callas. Le directeur de Chicago a donc décidé de virer sa vedette, appuyé par une presse facilement agacée dès qu’il s’agit de New York. « Il s’est fait une publicité sur mon dos, s’exclame Angela Gheorghiu non sans une certaine mauvaise foi. Qui connaît son nom ? Qui savait qu’il existait un opéra à Chicago ? Mais je le remercie car il m’a fait aussi de la publicité. » Maligne Angela. Qui n’ignore pas qu’un chanteur a plus de chance d’obtenir les gros titres dans les journaux en créant le scandale qu’en étant géniale chaque soir. Cela n’a sans doute pas déplu à la cantatrice d’apprendre que le précédent chanteur « fired » de l’Opéra de Chicago n’était autre que… Luciano Pavarotti. On aurait tort de ne juger Angela Gheorghiu que sur ses frasques. « A chaque fois que j’ai travaillé avec elle, il n’y a eu aucun problème, déclare Nicolas Joël. Elle a toujours participé aux répétitions avec attention et respect du détail. » Même son de cloche chez ses collègues. « Je l’ai trouvée d’une grande gentillesse avec moi, rapporte Jean-Philippe Lafont. Dans « Marius et Fanny », elle a été adorable et docile. Certes, si quelque chose ne lui plait pas, elle ne se gêne pas pour le dire et dépasse facilement la ligne jaune. Vladimir Cosma en a fait les frais. Mais comme elle est inattaquable sur le plan artistique, les jaloux lui l’attaquent sur son caractère. » Facilement remontée contre les metteurs en scène dilettantes ou les chefs autoritaires (Riccardo Muti en sait quelque chose), Angela Gheorghiu est réputée bonne camarade avec les chanteurs de son niveau. « Dès que la répétition commence, on est tous pareils » affirme-t-elle. Lors d’une émission télévisée à Vienne, le couple Alagna Gheorghiu a même quitté le plateau, outré qu’on lui demande de critiquer la vie privée de leurs collègues (Netrebko et Vilazon) « pour faire de l’audience ». Angela Gheorghiu n’a peur de rien ni de personne. Si on lui avait présenté Puccini, elle serait « tombée amoureuse » avant de lui conseiller de remanier sa « Butterfly », pour ménager des moments de repos à son héroïne. « Elle est omniprésente au 2e acte et termine le 3e acte sur un air très difficile » Trop, c’est trop.

Si sûre d’elle-même dans son métier, Angéla peut se montrer tout à coup timide si elle rencontre un artiste qui l’impressionne. Jeremy Irons par exemple. Ou Anthony Hopkins, qui lui a fait « le plus compliment de (sa) carrière ». Certes, elle aime le luxe et s’habille comme une reine, mais elle n’est jamais hautaine, a su rester naturelle et proche de ses amis. Humble devant le compositeur, elle connaît néanmoins son pouvoir de musicienne. « Sans interprète, une partition reste au fond d’une bibliothèque ! » Elle se sait belle et use de tous les artifices de sa séduction, mais fronce les sourcils lorsqu’elle sent des regards indélicats. « Je veux être respectée en tant que femme. » L’icône glamour a gardé, telle la Gilda de Rita Hayworth, sa pureté de jeune fille. « Je me suis mariée à 23 ans. Aucun homme ne m’avait touchée auparavant. Pas même un bisou. » Andrei Gheorghiu, son premier mari, venait d’une famille de musiciens. « Des gens d’une très grande classe, parmi les plus raffinés que j’ai rencontrés dans ma vie ». Ingénieur, il a abandonné son métier pour s’occuper de la carrière de sa femme. « Si c’est pour se voir une fois tous les trois mois, ce n’est pas la peine. » Un jour, en décembre 1994, alors qu’elle incarnait Traviata à Covent Garden, Roberto Alagna qui chantait « Roméo et Juliette » dans le même théâtre, a entendu sa voix dans un couloir et en est tombé immédiatement amoureux. « Quand il a fini – avant moi – ses représentations, j’ai pleuré toute la soirée » raconte Angéla. N’écoutant que ses sentiments, elle a quitté l’hôtel en pleine nuit pour rejoindre l’objet de ses tourments. « Nous avons tout de suite téléphoné à Andrei » plaide la chanteuse. « Vous êtes ensemble ? » a demandé le mari. « Oui » a répondu Roberto. L’éloignement n’a fait que raviver les sentiments. Roberto qui chantait à New York a vu arriver une bien luxueuse messagère en la personne de.Natalie Dessay, lors d’une goulash party organisée chez la célèbre Sissi Strauss. « Demande à Roberto de m’appeler » lui avait glissé l’amoureuse. La Reine de la Nuit avait à peine passé le seuil de ce lieu connu du Tout Manhattan qu’elle a fondu sur le ténor. Sa femme venait à peine de mourir des suites d’une longue maladie, il était fragile, mais libre. La suite, on la connaît. Angéla Gheorghiu et Roberto Alagna se sont retrouvés partenaires dans « La bohème » et sont devenus, sur scène comme à la ville, le couple le plus glamour, le plus sexy de l’opéra. « En rencontrant Roberto, je suis vraiment devenue moi-même » avoue Angéla.

S’estimant comblée, la cantatrice n’a jamais souhaité devenir mère. Roberto avait déjà un bébé, de sa première femme, devenu aujourd’hui une superbe jeune fille de 17 ans répondant au joli nom d’Ornella. « Au début, elle dormait entre nous deux » se souvient Angéla, qui l’a chérie comme sa propre fille. Brutalement, le destin lui en a confié une deuxième. Sa sœur bien aimée, Elena Dan (qu’on peut voir chanter aux côtés du couple dans un DVD de « L’élixir d’amour » à l’Opéra de Lyon) disparaissait dans un accident, laissant une petite fille. « Elle était le feu et moi la flamme » raconte la chanteuse avec émotion. Malgré sa carrière, Angela s’est occupée de sa nièce, finançant ses études en Angleterre et en lui apportant toute l’affection possible. C’est aujourd’hui une jeune fille équilibrée de 18 ans, qui parle sept langues qu’Angéla vient d’adopter officiellement. Le père, lui, n’a pas supporté la mort de sa fille. Il est devenu moine et vit aujourd’hui dans un couvent.

Dès qu’Angéla et Roberto se sont retrouvés ensemble sur une scène, leurs cachets ont aussitôt augmenté. Dans un premier temps, ils ont partagé le même agent, Levon Sayan, qui est notamment l’impresario de Charles Aznavour. « C’est un grand professionnel doublé d’un bon vivant, mais pour l’opéra, il est vraiment nul » tranche la soprano, qui a confié ses intérêts ailleurs. Son mari a récemment changé lui aussi de manager. « Roberto comprend que j’ai raison, mais plus tard ». Angéla, qui était sous contrat avec Decca a rejoint Roberto chez EMI, mais ne l’a pas suivi lorsqu’il est parti chez Deutsche Grammophon. Désormais, la chanteuse tient à garder ses distances. « La famille, ça nous regarde, mais ma carrière, ça me regarde. » La soprano dirige sa vie professionnelle d’une main de fer et se targue d’assumer toutes ses décisions. « Personne ne peut chanter pour moi et personne ne peut parler à ma place. »

La relation musicale très forte avec son mari ne cesse de l’émerveiller. « Nous sommes guidés par l’instinct et nos voix trouvent une fusion sans qu’on n’ait besoin d’échanger le moindre mot. » Mais elle avoue aussi qu’ils sont comme deux enfants, toujours en rivalité constructive, insatiables, jaloux l’un de l’autre. « Dès que j’obtiens quelque chose, il en en a envie aussi. Et moi, c’est pareil, s’il a un jouet, je veux le même. » Leur voracité, leur intransigeance les a fait surnommer « les Bonnie and Clyde » de l’opéra. Peu lui en chaut. Tout comme elle n’ignore pas qu’on l’appelle « Draculette » derrière son dos. « Pourquoi, parce que je viens de Roumanie ? » feint-elle de s’étonner. « Je sais que ce n’est pas facile pour Roberto de supporter une femme comme moi. » Et le sang sicilien qui coule dans les veines du ténor bouillonne facilement…. « Il faut être très fort pour vivre ça. Et intelligent, ajoute-t-elle. La plupart des hommes n’aiment pas que leur femme soit au même niveau qu’eux. » Sans compter que le ténor, qui a son petit côté macho, a dû accepter que sa femme conserve le nom de son premier mari. « Je n’allais pas m’appeler Alagna, quand même ! » Mais ils s’aiment vraiment ces deux-là. D’un amour aussi passionnel qu’au premier jour. Pourtant il leur est de plus en plus difficile de se retrouver tous les deux sur une scène. « Trop de pression sur nous » a estimé Roberto dans une émission de radio. Angéla donne un son de cloche différent. « Notre répertoire nous sépare progressivement. Moi, je chante « L’élixir d’amour » et lui « Paillasse ». Ce n’est plus la même chose. » Entendez par là que Roberto, moins souple vocalement, se reconvertit peu à peu dans des rôles « de caractère ».

Bourreaux de travail, les deux chanteurs n’ont pris qu’une seule fois des vacances ensemble au Mexique. Angéla le regrette un peu : « Roberto chante tout le temps ! Comme Domingo, il s’ennuie en vacances et se sent seul. Mais c’est sa nature, on doit la respecter. » La chanteuse se ménage néanmoins des moments de liberté. Elle vient d’acheter une maison dans les environs de Bucarest, avec un jardin et des arbres fruitiers. Elle aime profondément son pays et ne manque jamais de mettre en valeur des artistes qui selon elle ne jouissent pas de la notoriété qu’ils méritent. « En France, vous ne connaissez qu’Enesco ou Ionesco parce qu’ils ont vécu à Paris., mais il y a beaucoup de grands artistes en Roumanie. » Parmi les pianistes, elle éprouve une vraie passion pour le jeu de son compatriote Radu Lupu. « Si j’étais le bon dieu, je le forcerais à enregistrer des disques. » Un jour, à New York, Placido Domingo et Radu Lupu sont venus la chercher en voiture pour aller entendre Daniel Barenboïm qui jouait à Carnegie Hall. La ville était paralysée sous un mètre de neige. « Après le concert, Daniel a improvisé du tango avec Placido. Rien que pour nous. C’était génial ! » Quand il voit Angéla, Barenboïm l’appelle par jeu « Viata mea » qui signifie « ma vie » en roumain. Pour taquiner sa femme, Roberto lui demande parfois : « Comment va « la vie » de Daniel Barenboïm ? »

Formée à la rude école de l’Académie de Bucarest, Angéla possède une technique extraordinaire et une intonation quasi parfaite. Cela lui permet d’apprendre rapidement des rôles difficiles. Intelligente et vive d’esprit, elle a sa propre conception des personnages et s’irrite de se conformer aux indications de metteurs en scène qui en savent souvent moins long qu’elle. « On confie à certaines personnes, qui ne parlent pas un mot d’italien, le soin de monter un opéra deVerdi. Accepterait-on au théâtre un Molière mis en scène par quelqu’un qui ne comprend pas le français ? » Quand elle tombe sur quelqu’un d’intéressant, elle se dit prête à se livrer à un travail en profondeur. « Richard Eyre a commencé par nous faire lire le texte à la table. Comme au théâtre. C’était passionnant. » Forte de son expérience de la scène, la soprano n’hésite jamais à faire valoir son point de vue. Dans la Rondine, c’est elle qui a choisi l’un des trois dénouements prévus par Puccini. Le plus ambigu. « Magda quitte Prunier pour retrouver son ancienne vie, mais on ne sait pas si elle retourne vers son riche protecteur ou ailleurs. » La Gheorghiu a façonné l’héroïne à son image : libre, indépendante, lucide. Elle les peaufine toutes jusqu’à la touche finale. « Je me maquille moi-même, chez moi, toute seule, pour construire le personnage avant d’entrer en scène. »

Selon la rumeur, les sessions d’enregistrement de sa Butterfly à Rome, avec l’extraordinaire Jonas Kaufmann, se sont passées comme dans un rêve. Très fière du travail accompli, la soprano considère que c’est l’un de ses meilleurs disques.

Effectivement, difficile de ne pas être bouleversé par cette voix aux mille nuances et par ce legato grisant. La Roumaine est sans conteste la plus grande puccinienne de notre époque. Que pèsent alors quelques claquements de porte et quelques répétitions manquées devant un art aussi raffiné ? Lorsqu’on incarne des personnages aussi extrêmes avec autant de vérité, il paraît normal que de menus excès débordent sur la vie de tous les jours. N’est-ce pas étrange de demander à des divas de nous faire pleurer sur scène tout en étant sages, disciplinées et soumises dans la vie ? Mais le public ne s’y trompe pas. Avec sa nature généreuse et son tempérament ardent, Angela Gheorghiu mérite bien cet amour aveugle qu’il lui témoigne à chaque fois.

Son programme

Madame Butterfly : Entrée de Butterfly (Gheorghiu/Papano – EMI)

Madeleines

AURELIAN ANDREESCU

MIHAELA MIHAI

Ioana Radu et Mia Braia

une piece chantée par Michael Bubble,

– « Numele tau », chante par Angela et Stefan Banica Jr..

– Diana Navarro « Mira lo que te has perdio ».

– un Nocturne de Chopin dans l’interpretation de Dinu Lipatti

– le Prologue de PAGLIACCI avec le bariton roumain NICOLAE HERLEA.

Duo « Nuit d’ivresse » des Troyens de Berlioz (avec Roberto Alagna)