André Comte-Sponville : « Montaigne nous enseigne un art du bonheur modeste »

Tomber amoureux de la vie, c’est ce que Montaigne nous enjoint à faire. Cet auteur charnière de la Renaissance interpelle par la proximité amicale qu’il semble entretenir avec chacun de ses lecteurs. Loin d’une pensée ésotérique et inaccessible, Montaigne prescrit une passion inconditionnelle pour la vie comme seul exutoire au désarroi. A la clarté de son Dictionnaire amoureux de Montaigne (Editions Plon), le philosophe André Comte-Sponville nous communique une sagesse qui se fonde sur le lâcher-prise et qui se révèle précieuse, à l’heure où la société se laisse parfois gouverner par la peur. Entretien avec Elodie Fondacci.

Elodie Fondacci : André Comte-Sponville bonjour. Vous publiez chez Plon un Dictionnaire amoureux de Montaigne. Même si on dit que l’amour est aveugle, on ne tombe évidemment pas amoureux de n’importe qui ! Qu’est-ce qui, chez Montaigne, fait que vous l’avez choisi lui ?

André Comte-Sponville : D’abord, c’est le plus libre des esprits libres. C’est peut-être bien le plus grand écrivain français, c’est ce que disait André Gide qui s’y connaissait en littérature. Moi je dirais que c’est l’un des deux plus grands écrivains français, le second étant Victor Hugo, mais ça dit assez à quel niveau on se situe ! Sauf qu’en plus, cet écrivain de génie est un excellent philosophe qui a lu tous les philosophes de l’Antiquité, et que tous les modernes vont lire. Autrement dit, Montaigne, c’est la plaque tournante de l’Occident, celui qui fait passer de l’Antiquité et du Moyen-Âge à la Modernité, par la Renaissance. Enfin cet écrivain de génie, qui est l’un de nos meilleurs philosophes, est aussi un type formidablement attachant, ce qui n’est pas le cas, tant s’en faut, de tous les génies. Tous les plus grands l’ont lu, l’ont admiré, et presque tous ont dit « le miracle de Montaigne, c’est que quand on le lit on ne peut pas s’empêcher d’avoir le sentiment qu’on rencontre un ami ». Et cette conjonction de l’admiration pour son génie littéraire, pour sa liberté d’esprit, pour sa puissance de pensée et pour ce ton tellement amical, tellement intimiste des Essais, cela en fait une œuvre vraiment tout à fait singulière.

Elodie Fondacci : Et plus qu’un ami, je dirais que c’est un ami qui vous aide à vivre…

André Comte-Sponville : Oui c’est un ami qui vous aide à vivre… tel que vous êtes !
Parce qu’au fond tous les philosophes, du moins tous les grands philosophes, aident à vivre. Mais, dans ma jeunesse, quand j’avais dix-huit, vingt ans, j’étais plus sensible à des sagesses plus ambitieuses et spécialement celle d’Epicure, celle de Spinoza, qui nous promettent comme disait Epicure « de n’être jamais troublé », de « vivre comme un dieu parmi les hommes ».
La sagesse épicurienne se dit ataraxia en grec, le « a » étant privatif, ça veut dire littéralement « absence de trouble ». Et Montaigne en offre une récusation à mon avis définitive en une phrase : « C’est chose tendre que la vie est aisée à troubler ». Autrement dit l’ataraxie, vivre sans trouble, c’est un programme qu’on peut trouver exaltant à dix-huit ou vingt ans mais ça n’est pas fiable. Montaigne m’a aidé à penser, et en partie à vivre, une autre sagesse que j’appelle une sagesse de second rang. Une sagesse pour ceux qui ne sont pas des sages, qui n’envisagent même pas de le devenir mais qui ont la sagesse au moins de l’accepter.

« Oui c’est un ami qui vous aide à vivre… tel que vous êtes ! »

Elodie Fondacci : Vous aussi vous avez le sens de la formule et vous dites « Montaigne a la sagesse du vent », c’est-à-dire quelqu’un qui accepte l’inconstance et qui s’en accommode ?

André Comte-Sponville : Oui plutôt que de chercher une sagesse immuable, Montaigne explique que nous sommes voués à l’impermanence, qu’il faut prendre modèle sur le vent, plus sage que nous, « qui s’aime à bruire et à s’agiter, sans chercher la constance, l’immuabilité, qualités non siennes. ». Cette sagesse du vent, qui est une sagesse de l’impermanence, elle fait penser au taoïsme, au bouddhisme zen, d’ailleurs il y a un chapitre zen dans mon dictionnaire amoureux de Montaigne, parce qu’en Occident c’est très rare quelqu’un qui, plutôt que de chercher l’immuable, l’éternité, vous apprend simplement à habiter le présent dans son impermanence et dans sa durabilité. Il ne s’agit pas de vivre dans l’instant, il s’agit de vivre dans un présent qui dure, qui ne cesse de changer mais qui est tout à fait autre chose, bien sûr, qu’une impossible permanence.

Elodie Fondacci : Vous citez votre occurrence « zen », moi celle qui m’a aussi beaucoup frappée c’est l’occurrence « attention » et je pense que les deux sont liées. Montaigne c’est un homme qui sait vivre, en tout cas qui s’y emploie avec toute son énergie, toute son ardeur, toute sa science. Quand il dit « quand je danse, je danse » c’est quelqu’un qui met toute son attention sur l’instant présent et la façon dont il faut en profiter pleinement. C’est vrai qu’il y a quelque chose de taoïste et de zen en tout cas…

André Comte-Sponville : Oui c’est le principe bien connu des maîtres zen qu’on appelle souvent en français le « ne que ».
Quand je marche je ne fais que marcher, plutôt que de penser à mes soucis, je suis attentif à chaque pas que je fais. Et cette attention au présent dans ces petites choses, dans les grandes choses aussi, c’est indissociable de cette sagesse de Montaigne. En effet, on cite toujours la formule qui est belle et forte : « Quand je danse, je danse ». Elle signifie qu’il faut être un avec ce qu’on fait. Je crois que cette façon d’habiter le présent, d’être attentif à ce qu’on fait, à ce qui dure, à ce qui passe, c’est vraiment le secret de la sagesse de Montaigne.

Elodie Fondacci : Est-ce que vous diriez que Montaigne nous enseigne un art du bonheur ?

André Comte-Sponville : Montaigne nous enseigne un art du bonheur modeste. Il nous apprend à être à peu près heureux, c’est-à-dire heureux. Et qu’on ne peut être heureux qu’à la condition de renoncer à ce que j’appelle la félicité, qui serait justement un bonheur absolu, immuable, parfaitement serein et qui, bien sûr, est hors d’atteinte. Montaigne nous apprend à être à peu près heureux, c’est-à-dire heureux, c’est-à-dire à n’être pas malheureux. Parce qu’au fond le seul contenu vrai du bonheur, qui autrement n’est qu’un idéal voire un rêve, c’est le contraire du malheur. Parce que le malheur on en a presque tous l’expérience. Le malheur c’est quand toute joie vous paraît impossible. Le bonheur c’est le contraire. Ce n’est pas du tout une joie permanente, constante. Le bonheur c’est toute période de votre vie où la joie vous paraît continûment possible. Pas toujours réelle, mais continûment possible. Plutôt que d’être malheureux de n’être pas heureux, Montaigne nous apprend à être heureux de n’être pas malheureux !

« Plutôt que d’être malheureux de n’être pas heureux, Montaigne nous apprend à être heureux de n’être pas malheureux ! »

Et ça peut sembler un objectif bien modeste mais justement il est à la portée du peu que nous sommes. Et puis, il y a l’époque. Montaigne nous apprend aussi à être heureux par temps de catastrophe. Parce qu’il a vécu les guerres de religions, la peste, la mort de son meilleur ami, La Boétie. Il a perdu plusieurs enfants !
Montaigne nous apprend à aimer la vie même quand elle est difficile. Et c’est peut-être l’une des phrases décisives dans le dernier chapitre des Essais, toute simple mais très importante : « Pour moi donc, j’aime la vie. ».
Je crois que la vraie sagesse c’est ça !
La vraie sagesse ça n’est pas d’aimer le bonheur, pas besoin d’être sage pour aimer le bonheur, n’importe qui en est capable.
La vraie sagesse ça n’est même pas d’aimer la sagesse, n’importe quel philosophe en est capable : philo sophia c’est l’amour de la sagesse.
La vraie sagesse, ça n’est pas d’aimer le bonheur, ça n’est pas d’aimer la sagesse, la vraie sagesse c’est d’aimer la vie, heureuse ou malheureuse, sage ou pas, et bien sûr aucune vie n’est heureuse ou sage dans son entier.

« Pour moi donc, j’aime la vie. » Montaigne

Elodie Fondacci : Et sans doute de ne pas se laisser guider par la peur André Comte-Sponville et c’est une vraie leçon adressée à notre époque je trouve…

André Comte-Sponville : Alors ça c’est une leçon d’actualité de Montaigne ! Il y a une phrase dans les Essais de Montaigne que j’ai souvent citée ces derniers jours : « Ce dont j’ai le plus peur, c’est la peur ».
Je trouve que c’est une formule formidable et d’actualité.
Il faut redire que de toutes les « passions tristes » comme dirait Spinoza, la peur est la plus triste des passions tristes. Elle nous fait perdre tout bon sens, toute sagesse, explique Montaigne, et on en voit aujourd’hui les effets.
Il ne s’agit bien sûr pas de courir aveuglément au danger. Quand la peste est arrivée à Bordeaux, Montaigne a fui parce que c’était la seule façon d’échapper au pire. Aujourd’hui bien sûr que Montaigne porterait le masque dans le métro mais il ne se laisserait pas emporter par la peur comme notre société est en train de se laisser emporter. D’autant plus que rappelons que du temps de Montaigne le taux de mortalité de la peste n’était pas très loin de 100%. Et que le taux de mortalité « du » covid-19 ou de « la » covid-19 est évalué par les spécialistes entre 0,3 et 0,5% c’est-à-dire peu de choses. Montaigne, sans doute, serait surpris de voir les effets délétères, sur la société, de cette maladie au fond relativement bénigne.

Arrêtons de croire que nous vivons dans la pire des époques, s’insurge André Comte-Sponville

Elodie Fondacci : Et j’ai songé en vous lisant combien la forme du dictionnaire était propice à la lecture des Essais de Montaigne parce que ça invite à prendre des chemins de traverses dans son œuvre qui va comme il le dit lui-même « à sauts et à gambades ».

André Comte-Sponville : Oui ! On peut le lire de façon discontinue et je pense que ça correspond très bien à l’esprit si libre, si inventif, si spontané de Montaigne, ça permet de le suivre dans le désordre dont il penserait lui-même que c’est l’ordre vrai.

Elodie Fondacci : Et bien merci infiniment André Comte-Sponville de nous permettre, grâce à ce Dictionnaire amoureux de Montaigne, de gambader à loisir dans ses Essais, ce livre infini ou en tout cas inachevable de Montaigne et de redécrouvrir combien Montaigne est d’une modernité folle et presque étonnante. Merci !

André Comte-Sponville : Merci à vous !

 

Le Dictionnaire amoureux de Montaigne, par André Comte-Sponville
Editeur : Plon

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