Que serait la vie sans l’amitié ? Pour rendre hommage à ce sentiment indispensable, – lueur dans la nuit, point de repère dans la bourrasque, bouée de sauvetage quand tout menace et que tout part à vau-l’eau -, François et Valentin Morel auraient bien construit un monument. Mais se sentant de piètres bâtisseurs, ils ont préféré cosigner un livre : Le Dictionnaire amoureux de l’amitié. Un livre qui musarde, n’impose rien, s’amuse… Un livre qui, en somme, ressemble à l’amitié.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec François et Valentin Morel.
Elodie FONDACCI :
François et Valentin Morel, bonjour. Vous êtes respectivement le père de l’un et le fils de l’autre et, comme les chiens ne font pas des chats, vous êtes tous les deux dotés du même sens de l’humour absurde et poétique. Vous l’aviez déjà montré en écrivant à quatre mains en 2020 un délicieux Dictionnaire amoureux de l’inutile aussi léger que profond. Et visiblement, vous avez pris goût à l’exercice puisque vous récidivez, avec cette fois un Dictionnaire amoureux de l’amitié, amitié dont vous serez forcé de convenir que c’est quelque chose d’utile ?
Valentin MOREL :
Indispensable.
François MOREL :
On a fait le contraire finalement. On a fait d’abord l’inutile et maintenant l’indispensable, car quelle tristesse si on n’avait pas des amis dans la vie.
Elodie FONDACCI :
Voici quelques phrases de votre introduction : « Quand tout inquiète, quand tout angoisse, anéantit, désole, (…) quand le monde semble partir à la dérive, entraîné par des dirigeants délirants, furieux, enragés, quand les certitudes vacillent (…), quand on reçoit le même jour une lettre de licenciement et un courrier de mise en demeure de l’URSSAF, on ne serait pas loin de céder à un léger découragement. Heureusement, il reste un sentiment qui rassure, console, soulage (…) et ce sentiment s’appelle l’amitié. »
François MOREL :
J’ai reçu un courrier ce matin de l’URSSAF, d’ailleurs, je voulais vous dire, donc ça me fait plaisir de vous voir. (rires)
Elodie FONDACCI :
Rentrons dans le vif du sujet. Vous parlez du cochon qui a sa place dans votre livre, bien sûr, puisque on dit « copain comme cochon » et pourtant, j’ai appris que l’animal n’avait rien à voir avec l’expression.
Valentin MOREL :
Non. Finalement, on a appris des choses dans ce dictionnaire ! On a fait des recherches sur le sujet de l’amitié et on s’est rendu compte qu’effectivement, ça n’avait aucun rapport. C’est un glissement sonore qui a donné l’expression « copain comme cochon ». Ça vient d’une déformation progressive du mot « sausson » qui veut dire « compagnons », « associés », « camarades » du latin, « saussus ».
Elodie FONDACCI :
Pauvre cochon. Il n’a même plus cette expression charmante à son actif. Il ne lui reste que les expressions péjoratives : avoir un caractère de cochon, manger comme un cochon !
François MOREL (il lit) :
« Contrairement à son groin. Ou à sa mignonne petite queue en tire-bouchon. La vie du cochon, elle, n’est pas rose. Voilà une bien belle observation et une entrée qui commence sur les chapeaux de roues que vous vous dites. Comme vous avez, raison. » Ce livre est navrant, je suis en train de le découvrir… (rires)
Elodie FONDACCI :
Autre proverbe auquel vous tordez le cou, « les amis de nos amis sont nos amis ». Rien de plus faux selon vous ?
François MOREL :
Mais ça, on peut le constater, non ? Je sais que j’ai des amis dont certains de leurs amis ne sont pas les miens. Je l’ai constaté. C’est mon grand âge qui me permet de faire des constatations dans la vie et ce n’est pas grave. En plus moi, j’aime bien que mes amis soient différents de moi. J’aime bien pouvoir admirer mes amis. J’aime bien qu’ils aient du talent. Parfois ils doivent voir, eux, du talent à des gens dont je ne vois pas le talent moi-même ou pour qui je n’ai pas de sympathie. Mais ce n’est pas grave, c’est le plaisir de l’ouverture et de la découverte des gens qui ont plein de faces différentes.
Elodie FONDACCI :
Vous citez Kessel : « Un ami est à la fois nous-mêmes et l’autre, l’autre en qui nous cherchons le meilleur de nous-mêmes, mais aussi ce qui est meilleur que nous. »
François MOREL :
Oui. Et c’est un thème aussi qui traverse la pièce de Yasmina Reza, Art. Je suis un peu obsessionnel en ce moment avec Yasmina Reza, parce que je suis en train de jouer son texte avec mes copains Saladin et Broche. Et d’ailleurs, il y a une entrée « Art » dans notre Dictionnaire amoureux, consacrée à cette pièce de théâtre. À un moment donné, Olivier Saladin, qui joue le rôle d’Yvan dit : « Si tu es toi parce que tu es toi, que je suis moi parce que je suis moi, alors tu es toi, je suis moi, mais si tu es toi parce que je suis moi et je suis moi parce que tu es toi, alors tu n’es pas toi et je ne suis pas moi. » et les autres se moquent un peu de cette formule-là, mais il y a quelque chose d’assez vrai là-dedans. C’est à dire qu’il faut être soi-même avec ses amis. Et c’est aussi pourquoi on les garde longtemps. C’est parce qu’ils savent des choses de nous qui ne sont pas forcément formidables, mais qui font partie de notre personnalité.
« C’est le plaisir de l’ouverture et de la découverte des gens qui ont plein de faces différentes. »
Elodie FONDACCI :
Evidemment, faire un Dictionnaire amoureux de l’amitié, c’est forcément parler de ses amis. Ça serait dommage de s’en priver.
Valentin MOREL :
Effectivement. En fait, on a fait une sorte de petite correspondance avec François, histoire de se raconter des choses peut être un peu plus intimes. Donc au milieu du dictionnaire, à la lettre L, on a mis neuf lettres qu’on s’est envoyées l’un l’autre. J’en ai un petit peu profité pour raconter à mon père mes amis justement, qui sont des amis d’enfance, ceux que j’ai depuis la primaire. Il y avait une forme de dichotomie entre ce que j’étais avec mes amis, et ce que j’étais avec mes parents. Et je me suis dit que c’était une occasion de réunir les deux parties de moi-même et de faire un portrait de mes amis, de raconter cette amitié au long cours. Les bêtises qu’on a pu faire, les moments un peu plus difficiles… C’était une écriture un peu égoïste.
« Il faut être soi-même avec ses amis »
François MOREL :
Je pense qu’il a été peut-être plus impudique que moi en tout cas. Et c’était ça qui était intéressant aussi dans ce livre-là, c’est qu’on pouvait à la fois parler des grandes amitiés emblématiques de gens qui, grâce à leurs amitiés, ont apporté des choses fructueuses et passionnantes à l’humanité. Et puis aussi nos amis à nous, qu’on aime bien et qui sont dans l’intimité de nos jours. Ça nous permettait d’être assez large pour pouvoir parler de plein d’aspects de la vie.
Elodie FONDACCI :
Parmi les amis très célèbres, emblématiques comme vous dites, il y a Montaigne et la Boétie. « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Et vous affirmez d’ailleurs que n’importe quel lecteur « serait en droit de retourner dans sa librairie et de jeter l’ouvrage à la tête du librairie », voire d’exiger le remboursement intégral du dictionnaire amoureux si une entrée à leur sujet n’y figurait pas ! Donc cette entrée vous l’avez faite. Bravo. C’est une preuve de votre sérieux ! Sur le ton de l’humour néanmoins, comme tout le reste.
François MOREL :
C’est un dictionnaire amoureux donc ce qui est rigolo, c’est la subjectivité, c’est de parler d’exactement ce qu’on veut. C’est vrai que quand on dit « l’amitié », toujours il y a Montaigne et La Boétie qui arrivent, mais je pense qu’il y a des traités de philosophie sur l’amitié qui parlent mieux de leur relation que ce qu’on peut trouver dans notre livre.
Elodie FONDACCI :
D’autres paires d’amis vous intéressent davantage : par exemple Clémenceau-Monet.
François MOREL :
J’aime en effet beaucoup la relation entre Clémenceau et Monet. Elle est extrêmement touchante parce qu’elle est grave. C’est une relation qui a duré longtemps. Ils étaient amis quand ils étaient étudiants. Ensuite ils ont eu des parcours évidemment extrêmement différents mais leur amitié a perduré. Et puis à cause des Nymphéas, à un moment donné, cette amitié a failli disparaître. C’était au moment de la Guerre 14-18. Monet avait promis d’offrir les toiles de nénuphars auxquels il travaillait à l’Etat français. C’était un peu son effort de guerre. Sauf qu’il s’est rétracté. Il n’avait finalement pas envie de rendre sa copie, en tout cas ses peintures. Il sentait que ça allait être son dernier travail et qu’ensuite il ne peindrait plus. Qu’il mourrait sûrement avec ses Nymphéas. Il a repris sa parole et Clémenceau lui en a voulu. Et puis finalement, Monet a réussi à finir son œuvre. Et c’est donc grâce à cette amitié-là qu’on peut aller aujourd’hui admirer Les Nymphéas à Paris. C’est une œuvre tellement belle, tellement sereine qui apporte encore aujourd’hui beaucoup de joie aux gens. Donc vive l’amitié.
Elodie FONDACCI :
C’est un dictionnaire écrit à quatre mains. On connaît le piano à quatre mains, mais l’écriture à quatre mains, c’est un peu moins fréquent ! Comment ça fonctionne chez vous ?
Valentin MOREL :
C’est-à-dire, on n’écrit jamais à quatre mains, évidemment. L’écriture, c’est quelque chose d’assez intime. Donc on a écrit chacun de notre côté, on a essayé de surprendre l’autre, de l’amuser, éventuellement de l’émouvoir ou de lui apprendre des choses. D’ailleurs, nous aussi on a appris des choses en écrivant. Et puis, on s’est réuni tous les mois, en essayant d’avoir fait quatre ou cinq entrées chacun. François avait fini toutes ses entrées le 2 du mois, moi c’était plutôt le 32 du mois… On envoyait le tout à l’éditeur, qui bizarrement était toujours content.
François MOREL :
Ça nous inquiétait d’ailleurs. On se demande si on ne va pas changer d’éditeur pour la prochaine fois. Mais en même temps il n’y a qu’eux qui font les Dictionnaires amoureux… (rires)
Elodie FONDACCI :
Qui a eu l’idée de ce thème-là, l’amitié ?
François MOREL :
François Rollin, c’est François Rollin qui m’a passé un coup de fil en me disant : « Tiens, je pensais au dictionnaire amoureux de l’amitié, j’ai l’impression que ça vous irait bien à ton fils et à toi ». Et je me suis dit : oui, c’est vrai que c’est joli « amoureux de l’amitié ». Et voilà. On a commencé comme ça.
Elodie FONDACCI :
Par quoi avez-vous commencé ?
François MOREL :
J’ai commencé par le pacte conclu entre Georges Brassens et René Fallet. Ils avaient écrit un pacte pour se jurer que si l’un mourrait, l’autre se refuserait à aller dans toutes les télés, les radios et les journaux pour parler de son ami disparu : il garderait le silence et l’intimité de cette amitié- là. Je trouve ça assez joli. Ils ont écrit ce pacte assez sérieusement. Et je me suis rendu compte que qu’ils l’avaient fait quelques jours après la disparition de Jacques Brel. Brassens était intervenu à la télévision et même s’il l’avait fait, à mon avis, d’une façon très belle et très pudique, lui avait peut-être eu l’impression qu’il en avait trop dit sur son copain disparu.
Elodie FONDACCI :
Vous citez plusieurs définitions de l’amitié, celle de Pennac notamment : « Un ami, une surprise absolue aussitôt familière ». Est-ce que vous auriez votre propre définition ?
Valentin MOREL :
Parfois, on aime bien utiliser des citations parce qu’on se retrouve avec des auteurs qui disent beaucoup mieux que nous ce qu’on aurait pu dire. Donc moi, je n’en ai pas vraiment une qui ressort.
François MOREL :
Je dirais les amis, ce sont des gens qu’on connaît bien et qu’on aime quand même.
Valentin MOREL :
Et qui nous aiment quand même. Non ?
François MOREL :
Et qu’on aime quand même !
Elodie FONDACCI :
Quelle est l’entrée qui vous a donné le plus de plaisir ?
Valentin MOREL :
J’ai une entrée qui m’a fait beaucoup de bien à écrire. C’est une entrée sur Jean-Pierre Bacri dont j’ai été le chauffeur sur trois films sur quatre ans vers la fin de sa vie. J’aurais pu savoir qu’il était malade si j’avais été un peu plus malin mais je crois que je me l’étais caché moi-même, ne voulant pas le voir. J’avais déjà écrit un premier texte sur lui dans un journal qui me l’avait demandé au moment de sa mort. C’était vraiment un texte écrit en un 1 heure sur le coup de l’émotion. Le fait de revenir là-dessus, sur cette amitié, – une amitié de travail certes mais qui était devenue une amitié dans la vie aussi -, m’a permis je crois de faire mieux mon deuil trois ou quatre ans après son départ. Ça m’a fait du bien de l’écrire, de mettre ça sur papier et d’essayer de faire un portrait de l’homme que j’avais connu, au plus proche de ce qu’il était, de ce que j’en avais compris. C’est un des textes que j’ai eu le plus du bonheur à écrire.
« Les amis, ce sont des gens qu’on connaît bien et qu’on aime quand même et qui nous aiment quand même. »
Elodie FONDACCI :
Et vous, François Morel ?
François MOREL :
J’ai été content de parler un peu sérieusement avec Daniel Pennac par exemple. Je connais bien Daniel parce qu’on est devenus amis sur un film qui aurait dû nous rendre ennemis. En effet, ça doit être le film qui a fait le moins d’entrée dans l’histoire du cinéma en France. On aurait donc pu s’accuser l’un l’autre d’être le responsable de cet échec. Mais à la place, on est devenus copains. Et c’est une relation qui existe depuis les années 90. Donc ça commence à faire ! C’est quelqu’un que j’aime beaucoup et dont l’œuvre aussi est traversée par l’idée de l’amitié. Pour ce dictionnaire, j’ai donc eu une longue conversation sur l’amitié avec lui et c’était passionnant. Cette conversation est un peu le fil rouge de ce livre. Et puis, il y a quelqu’un d’autre aussi à qui on est allé rendre visite, c’est Patrice Leconte. Il me semblait que le thème de l’amitié aussi traversait toute son œuvre. Il a mis en scène Le Splendid qui est une bande de copains donc c’était l’occasion qu’il nous parle de ces copains-là. Et puis je trouve que Tandem, c’est un tellement beau film sur l’amitié, sur deux personnes extrêmement différentes. J’aime beaucoup le regard de Patrice Leconte. On a passé un après-midi pluvieux à Montparnasse chez lui et j’ai beaucoup aimé l’écouter parler. C’est un homme que j’admire.
Le Dictionnaire amoureux de l’amitié, publié chez PLON par François et Valentin Morel.