« Ce n’était pas mauvais. C’était très mauvais ! » Bon d’accord. Cette citation n’est pas de Leonard Bernstein, mais du film La Grande Vadrouille où Louis de Funès, dans la peau du chef d’orchestre Stanislas Lefort, passe un savon à ses musiciens dans une scène de répétition qui pourrait faire penser au maestro américain. Il maniait aussi bien l’art de la punchline que celui de la baguette.
Répéter avec Bernstein, une torture pour le ténor José Carreras
Lorsque José Carreras enregistre avec Bernstein la version Opéra de West Side Story en 1984, adapté du film éponyme de 1961, tout ne se passe pas comme prévu : le ténor espagnol doit chanter dans une langue qu’il ne maîtrise pas très bien, sans compter que Bernstein se montre particulièrement intransigeant quant à la prononciation : « Regarde-moi ! Regarde pas la musique ! Quand tu ne me regardes pas, tu dis les mauvais mots ! » […] lance le chef au chanteur.
Mais Carreras, épuisé par les reprises, désorienté par l’absence de numérotation sur les partitions et rendu nerveux par la mine agacée de Bernstein, se sent dépassé par la situation. En cabine d’enregistrement on lui souffle la bonne prononciation mais Bernstein s’emporte : « John, s’il te plaît ! Ce n’est pas le moment de donner des cours d’élocution au micro ! »
Bernstein, cigarette au bec, semble indifférent à la détresse de Carreras
Alors à défaut d’aider le chanteur, l’équipe technique croise les doigts, avant que Carreras ne se trompe à nouveau et que tout le monde ait besoin d’un break. On réécoute alors les bandes de l’enregistrement : Carreras se réfugie dans sa partition, tandis que Bernstein, cigarette au bec, semble indifférent. Son verdict est sans appel : « J’ai bien peur qu’il faille la refaire. » lance-t-il à l’assemblée avant de se remettre au pupitre. La séance de torture semble loin d’être finie pour notre pauvre Carreras…
Christa Ludwig peine à suivre la cadence de Bernstein
Tel-Aviv, 1972. C’est un Bernstein machiniste qui lance sur les chapeaux de roue un Chant de la Terre qui menace de dérailler à tout moment. Quitte à laisser sur le bas-côté la cantatrice Christa Ludwig qui peine à suivre la cadence et qui, en dépit de ses efforts à vouloir rendre intelligible le texte, se perd dans les flots tumultueux d’un vaste maelström : celui d’un géant de la musique, Gustav Mahler, et de son plus fervent serviteur, Leonard Bernstein.
Mais le maestro ne veut pas ralentir car c’est cette énergie de l’urgence qui donne à ce passage toute sa saveur : « De toute manière qui peut entendre les mots ? » confie le chef à la chanteuse, avant de répondre sans ambages « C’est quasiment impossible. » Ne reste plus qu’à Christa Ludwig d’essayer de maintenir la tête hors de l’eau et de se remettre de ce périlleux effort dans les parties chantées les plus calmes.
Bernstein exaspéré par deux jeunes percussionnistes
Qui aurait pu deviner qu’une simple mesure du Roméo et Juliette de Berlioz soit au cœur de toutes les attentions du maestro ? Et qui plus est, quand celle-ci est jouée au triangle ! C’est ainsi que Bernstein tente d’obtenir de deux jeunes percussionnistes une attaque parfaite de deux triangles : « Non, ça ne doit pas juste être un clink. Ça doit être un titigedam ! » – le bruitage du triangle par le maestro change sensiblement d’onomatopées au fur et à mesure de la répétition.
Même si le chef ignore comment obtenir un meilleur rendu – « Je ne suis pas un spécialiste du triangle »- il tient à ce que la perfection résonne dans les attaques des percussionnistes. Un essai, puis deux : malgré la gestuelle du tintement mimée par le chef, le miracle ne vient pas. Bernstein finit par jeter l’éponge, provoquant au passage de nombreux rires au sein de l’orchestre.
Leonard Bernstein dirige l’orchestre avec ses yeux !
Un extrait d’un concert donné par le maestro à Vienne avec le Philharmonique, où Leonard Bernstein, mains derrière le dos, dirige des yeux le Finale de la Symphonie n°88 de Haydn. On peut y voir un chef habité par la direction : la baguette le démange, les jambes se dandinent, les mains reviennent progressivement devant lui et le visage devient le centre décisionnaire de toutes les attaques, pour le plus grand plaisir des musiciens et du nôtre !
Clément Serrano
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