Wozzeck par Patrice Chéreau et Daniel Barenboim

Jeu des contrats de distribution oblige, le « Wozzeck » de Patrice Chéreau passe du catalogue Warner à celui d’EuroArts. Peu importe, cette version légendaire captée à Berlin en 1994 et qui nous avait tant bouleversés au Châtelet en 1992 est donc aujourd’hui disponible.

O n se souvient de l’émotion ressentie un soir de 1992, quand ce spectacle avait bouleversé le Châtelet entier. Capté à Berlin, le revoici intact, manquant seulement de l’intime violence que créait la présence physique, palpable, de la scène, remplacée ici par le regard assurément plus incisif, plus cadré, moins global de la captation. On y perd un peu de la vastitude de l’univers abstrait – façon Bauhaus – de Peduzzi : cubes pleins ou vides, glissant sur le miroir d’un sol nu, éclairés de bleu, de fuchsia, de prune dont les densités d’ombre n’ont rien à envier aux lumières historiques d’un Wieland Wagner ou d’un Bob Wilson : cadres vides marqués d’universelle modernité, pour exposer plus à nu encore le théâtre de Chéreau, insensé, d’un réalisme quasi cinématographique, où les acteurs, poussés à leurs extrêmes, offrent en leçon de paroxysme la douleur infinie de leur vie absurde et ravagée. Car on gagne beaucoup avec la caméra, qui expose à l’envi cette dynamique des corps tendus, cette mobilité des visages jamais en repos, marque de fabrique du metteur en scène, qui prend ici le parti de montrer, plus que la misère, la détresse de paumés absolus.
Dérangeant à l’extrême, le Wozzeck hébété de Franz Grundheber, hallucinant de justesse dans ses rapports aux vrais fous de l’histoire, les terrifiants Graham Clark et Günter von Kannen, ou, douleur plus noire, à la Marie intensément fragile de Waltraud Meier. Rarement pareils anti-héros s’offrant en partage pour une émotion étreignante comme jamais, auront parcouru une scène. Et le soin que Barenboim prend à en porter une leçon irrésistible de puissance tout en jouant le charme viennois plutôt que l’épure moderniste n’est pas pour rien dans la force de ces incarnations. Aux côtés du naturalisme de la version Liebermann, du théâtre hyperréaliste de Dresen, de l’expressionnisme coloré de Mussbach, du détournement contemporain de Tcherniakov, voici la version à avoir en priorité !
Alban Berg
(1885-1935)
CHOC
Wozzeck
Franz Grundheber (Wozzeck), Waltraud Meier (Marie), Graham Clark (Le capitaine), Günter von Kannen (Le docteur), Mark Barker (Le tambour-major), Endrik Wottrich (Andres), Dalia Schaechter (Margret), Peter Menzel (le fou), Chœurs de la Staatsoper de Berlin, Staatskapelle de Berlin, dir. Daniel Barenboim, mise en scène Patrice Chéreau
EuroArts 2066758 (Harmonia Mundi). 1994. 1 h 37′ Son §§§ Images §§§