Wagner par Jordan et Thielemann

Deux nouveautés discographiques de grande qualité sont l’occasion d’une comparaison instructive entre deux traditions orchestrales fort différentes.

Le programme de Chris­tian Thielemann fut capté par la radio autrichienne durant un unique concert. Le climat est celui de la fosse d’orchestre, subjuguant d’intensité, d’engagement, du basson aux premiers violons. Tout ici vibre avec une intensité, qui n’est pas sans rappeler la grande tradition germanique d’un Furtwängler dont Thielemann se réclame, à juste titre, comme un descendant spirituel. Que ce soit dans Les Maîtres chanteurs d’une vivacité et d’une énergie cinglante ou dans l’élaboration des climats du " Voyage de Siegfried " du Crépuscule des dieux, nous imaginons les mouvements d’une mise en scène imaginaire. Malgré quelques imperfections dans la mise en place, l’auditeur est subjugué par l’impact charnel de cette humanité vécue (" Mort d’Isolde "), ce souffle d’une exceptionnelle longueur.
Philippe Jordan et l’Orchestre de l’Opéra de Paris poursuivent un sans-faute discographique qui témoigne du niveau exceptionnel atteint par ces musiciens. Leur approche est fort différente de celle de la formation allemande. Reconnaissons que sur le plan purement instrumental, les pupitres de l’Opéra leur sont supérieurs. Certes, il s’agit de captations en studio, mais la finesse des timbres, la variété des couleurs dans les vents notamment sont extraordinaires. Au niveau de l’interprétation, Jordan dirige avec une conception totalement symphonique, y compris la scène finale du Crépuscule des dieux (très belle prestation de Nina Stemme, d’une absolue cohérence spatiale avec l’orchestre). Nous sommes spectateurs d’un univers envoûtant dans lequel le chef assume sa contemplation de l’épopée et du surhumain wagnériens.
Si Christian Thielemann interpelle l’auditeur, transcendé peut-être par la présence du public, Philippe Jordan s’affirme comme un narrateur d’exception, réalisant une prestation d’une constante grandeur. Deux programmes magnifiques et complémentaires.
Richard Wagner
(1813-1883)
Ouvertures de Rienzi, Tannhäuser. Préludes de Lohengrin, de Tristan et Isolde et des Maîtres chanteurs. Voyage de Siegfried et Marche funèbre du Crépuscule des dieux. Vendredi Saint de Parsifal
Orchestre du Deutschen Oper de Berlin, dir. Christian Thielemann
Orfeo 2 CD C879132L (Harmonia Mundi). 2004. 1 h 40′
Nouveauté
Der Ring des Nibelungen (extr.) : L’Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Crépuscule des dieux
Nina Stemme (soprano), Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan
Erato 5099993414227 (Warner Classics). 2013. 83′
Nouveauté