UN TALENT QUI CRÈVE LES YEUX

Anna Netrebko, la plus grande soprano lyrique du moment a trouvé en Iolanta le rôle de sa vie. Elle sait en traduire tous les sentiments.

Tchaïkovski a écrit dix opéras, mais l’Occident n’en connaît que deux, Eugène Onéguine et La Dame de pique. Iolanta est le dernier, créé en décembre 1892 au théâtre Mariinski de Saint-Péters- bourg, moins d’un an avant la mort du compositeur.C’est son ouvrage le plus atypique. Un seul acte, enchaînement continu des séquences, atmosphère de conte de fées avec une fin heureuse, bien éloignée du réalisme cruel d’Eugène Onéguine ou du pessimisme tragique de La Dame de pique. Les Russes adorent cet opéra. Il en existe au moins trois versions mémorables, dirigées par Mark Ermler (Bolchoï, 1976, avec Sorokina), Rostropovitch (Orchestre de Paris, 1984, avec Vichnievskaia), Gergiev (Mariinski, 1994, avec Gorchakova). Une jeune fille aveugle recouvre la vue par la force de l’amour. Le livret, écrit par Modeste Tchaïkovski, le frère, est tiré d’une vieille légende française. Piotr Iliytch, qui avait eu la main si malheureuse avec La Pucelle d’Orléans, s’est tiré cette fois avec génie d’un sujet non russe. Tous ceux qui assistaient, le 11 novembre 2012, au spectacle de la salle Pleyel, se souviennent de cette soirée exceptionnelle. Sans mise en scène ni décors, évidemment, avec quelques gestes simples qui suffisaient à mimer les sentiments, l’opéra était bien plus présent, plus vivant, que dans n’importe quelle parure visuelle qui en eût fatalement affaibli le pouvoir d’émotion. La même troupe qui chantait ce soir-là a réalisé la même année l’enregistrement que voici. L’orchestre et le choeur sont slovènes, le chef et les chanteurs ne sont pas des stars, ce qui ne les empêche pas d’être parfaits. Seule la protagoniste est célèbre : Anna Netrebko ­ malgré le " faux pas " dans son interprétation des Quatre derniers lieder de Strauss (cf. p. 103) ­, elle est sans aucun doute la plus grande soprano lyrique du moment. Ce rôle serait, paraît-il, son préféré. Elle l’emporte sur ses concurrentes, pourtant, on l’a vu, redoutables. Elle est pleinement l’héroïne qu’elle incarne, avec ses peurs, ses frémissements, ses stupeurs, ses pudeurs. Depuis Callas et Tebaldi, je n’ai jamais entendu cantatrice s’identifier si amoureusement à son personnage. Le chevalier dont l’amour va rendre la vue à Iolanta ne sait pas, quand il découvre la jeune fille dans la forêt, qu’elle est aveugle. Il lui demande de lui cueillir une rose rouge. À plusieurs reprises, la fleur qu’elle lui tend est blanche. La lourde psychanalyse voit dans ce jeu sur les couleurs le signe de la virginité de Iolanta. La musique plane bien au-dessus, bien au-delà de ces clichés. L’opéra baigne dans une lumière qui efface les contours du réel dans une fantasmagorie de songe.