Enfin pouvons-nous entendre dans ces quatuors le même Schumann que dans ses oeuvres pianistiques ! Les commentateurs nous expliquent depuis toujours qu’en se plaçant dans le sillage de Felix Mendelssohn et de Johann Sebastian Bach, Robert Schumann a figé son écriture et perdu l’élan bicéphale qui la caractérisait auparavant. Le Quatuor Hermès leur donne irrémédiablement tort car nous entendons ici trois partitions, fortement originales dans leur écriture, n’ayant rien à envier aux meilleurs quatuors romantiques. En jouant du quatuor comme d’autres jouent du piano, les Hermès retrouvent dans ces pages la Fantasie et l’Humor schumanniennes que l’on croyait perdues. Ils prouvent ainsi que l’écriture pianistique naturellement polyphonique du compositeur s’adapte parfaitement à l’écriture à quatre voix, et que cette dernière ne bride aucunement ni la verve de Florestan, ni l’introspection d’Eusebius. Si Schumann, au moment de la composition de ses trois quatuors, étudie avec beaucoup d’intérêt l’oeuvre de Bach, l’esprit libre de Jean-Paul plane encore sur sa table de travail ; c’est précisément ce que nous font entendre les Hermès. Pour ce faire, ils ont entrepris dans ces quatuors ce que Sawallisch avait proposé dans les symphonies : une lecture pionnière car intelligente des partitions, se nourrissant d’une parfaite connaissance de l’ensemble de l’oeuvre du compositeur.
En mettant le quatuor sur le lit de Procuste de ses idées, Schumann s’approprie le genre et s’écarte des standards d’écriture et d’esthétique contemporains engendrant ainsi bon nombre de malentendus entre ces partitions et leurs interprètes, plus à l’aise avec Mendelssohn ou Brahms. Les Hermès évitent cet écueil avec intelligence, donc, mais surtout avec naturel : en privilégiant la ligne générale directrice sur les vicissitudes polyphoniques, ils fluidifient un discours musical cyclothymique, capricieux, contrasté, perturbé et perturbant, qui prend alors sens et devient limpide.
L’autorité instrumentale et musicale du Quatuor Hermès, celle-là même qui appartient aux plus grands, fait le reste : une splendide sonorité d’ensemble, des palettes de nuances et de couleurs pléthoriques, une maîtrise polyphonique sans faille, une formidable capacité à recréer les différents climats, le tout offrant le sentiment d’une plénitude interprétative totalement libérée de la partition. On saura gré aux Hermès de parvenir à donner une cohésion stylistique à ces trois oeuvres bien que respectant les caractéristiques propres à chaque quatuor (classicisme du premier, verve du second, modernité harmonique du troisième) sans hiérarchie aucune, là où d’aucuns privilégient trop souvent le Quatuor en la majeur. C’est même le plus délaissé des trois, le Quatuor en fa majeur, passionnant de bout en bout, qui bénéficie le plus de la maestria des Hermès, celui-là même que les Zehetmair (ECM) et les Renoir (Zig-Zag Territoires) avaient habilement écarté.S’il fallait compter sur les Cherubini (EMI), les Melos (DG) et les Kuijken (Arcana), les Hermès s’emparent sans équivoque de la tête de la discographie : nous assistons tout à la fois à l’éclosion d’un grand quatuor, et à la renaissance discographique de ces oeuvres.
UN QUARTERON DE JEUNES HEUREUX : LE QUATUOR HERMÈS JOUE SCHUMANN
Radio Classique
« Oser notre jeunesse dans la maturité et la folie des quatuors op. 41 de Schumann » : les jeunes musiciens du Quatuor Hermès ne pouvaient pas mieux décrire leur interprétation irriguée par un sang nouveau, pour illustrer les états d'âme de Schumann.