REVUE DE PRESSE LA TRAVIATA À L’OPÉRA DE PARIS

Réactions et commentaires suite à La Traviata de Verdi dans une nouvelle mise en scène confié à Benoit Jacquot, à l'Opéra de Paris Bastille (représentations du 2 au 20 juin 2014).

Si l’opéra de Verdi, La Traviata, dans une nouvelle mise en scène de Benoit Jacquot n’a pas été sifflée à l’occasion de sa première à l’Opéra de Paris (le public parisien, si versatile, est coutumier du fait) – Diana Damrau recueillant tous les suffrages –, en revanche, la critique a apprécié modérément ce spectacle, quand elle ne s’y est pas ennuyée…
Au lendemain de la première, Marie-Aude Roux, dans LE MONDE, déclenche la première les hostilités. Après une présentation des chanteurs et une description méticuleuse du décor, elle écrit : " Diana Damrau était la Traviata mal fagotée signée Dmitri Tcherniakov, qui ouvrait la saison dans un cri de révolte à la Scala de Milan en décembre 2013. Elle a rejoint la cohorte des tuberculeuses jaillissant de larges robes blanches en corolle. Elle se meut avec la même aisance sidérante entre les écueils de la partition, mais l’on reste sans émotion devant la perfection technique d’un chant raffiné à l’extrême, sur lequel la vraie vie semble avoir peu de prise. Remarqué depuis son Com’e gentil au Théâtre des Champs-Elysées en février 2012 dans Don Pasquale, de Donizetti, le ténor sarde Francesco Demuro semble perdu dans le gigantisme de Bastille. La voix est jolie mais le style approximatif et sans art. Le Français Ludovic Tézier a donné sans ambages une magnifique leçon de chant, accueillie aux saluts par une ovation. On n’a pas toujours compris le pilotage de Daniel Oren à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, dont les fluctuations de tempos ressemblaient aux écarts de conduite dans les embouteillages d’un retour de long week-end sur le périphérique parisien."
André Tubeuf, dans son blog, apprécie lui aussi – comme Marie-Aude Roux – le retour à une mise en scène sobre : " C’était à Garnier la dernière fois et la tondeuse à gazon, la métamorphose en Piaf (ou Marilyn, ou Judy Garland) a donné à plein. La mise en scène de Benoît Jacquot, qui est l’élégance et l’évidence, la ressemblance mêmes, Dieu soit loué, nous ramène dans l’avant Marthaler ! ".
Sa connaissance encyclopédique des diverses interprètes du rôle titre, lui permet d’affiner son commentaire sur la vedette de la soirée : " L’ennui, il faut bien le dire, c’est qu’en l’occurrence celle autour de qui fatalement se construit le spectacle, la Violetta omniprésente, nous ramène, elle, à l’avant Varady et l’avant Cotrubas, en deçà de toutes celles qui, les blondes comme les noires, ont installé en scène cette donnée essentielle : l’intensité. Il manque à la merveilleuse chanteuse qu’est Diana Damrau, virtuose et vocalement raffinée, de savoir mettre l’intense dans l’intime, et réciproquement ; de nous parler de près ; la première éloquence scénique, qui est celle du timbre, n’y est pas du tout ; pour couleurs elle donne des nuances, tout un nuancier de nuances (à quoi Bastille n’est pas précisément propice), jusqu’à l’impalpable et au détimbré, et des fils de voix qui sont des miracles de tenue arachnéenne. Mais d’intensité dans la voix telle qu’à simplement en subir le contact on attrape la chair de poule, eh non. Consciemment ou inconsciemment, elle ne l’ignore pas : et compense par le geste. Pas de mains tordues ni de nervosités, comme chez Cebotari avant Callas et Muzio avant Cebotari : mais des bras diversement tendus, comme pour amplifier et souligner, comme pour faire exister ce qui, en termes de voix seule, ne suffit pas. C’est comme si elle en avait étudié le répertoire et la rhétorique dans des gravures 1830 montrant Grisi affolée par un spectre. Que dire ? On ne peut que respecter une si éminente chanteuse, même quand elle se trompe. Elle le fait avec ce qu’elle a de panache (qui n’est pas son attribut scénique principal). On l’a ovationnée. On la reverra avec joie dans un rôle où elle soit moins étudiée, et laisse plus franchement aller ses dons éclatants. "
Philippe Venturini, dans LES ÉCHOS, qualifie la mise en scène : " d’intelligente et chic. Au lit du premier acte, succède l’arbre du deuxième pour symboliser la maison de campagne, puis un immense escalier où se concentre la fête, avant le retour du lit, au troisième acte, qui accueillera les derniers instants de Violetta. Aucune mièvrerie, ni faute de goût dans cette production très belle, mais sage. " Il trouve la direction du chef, Daniel Oren : " parfois bruyante (les flonflons du premier acte) ou surprenante (des brusques changements de tempo), [mais] elle implique sans cesse l’orchestre dans le drame. ", et précise à propos de Diana Damrau : " qu’elle se montre à la hauteur des espérances " et ajoute : " Sans doute la voix de la soprano allemande manque-t-elle un peu de puissance pour une salle comme l’Opéra Bastille et de spontanéité, mais elle marque d’une telle justesse d’expression et d’une telle palette de nuances chaque phrase qu’il faut baisser les armes. "
LE FIGARO, en la personne de Christian Merlin, est le plus critique de tous : " A-t-on déjà vu mort de Violetta plus inexpressive, gestuelle de ténor plus conventionnelle, déplacements des chœurs plus binaires (pardon, ternaires : on avance, on recule, on s’immobilise) ? On préfère encore un Tcherniakov raté ou un Marthaler inabouti, qui au moins habitent leurs personnages. Une succession d’images désincarnées, voilà à quoi se réduit cette production, obligeant à se concentrer sur le chant. Transcendant dans le cas de Ludovic Tézier, au sommet de ses considérables moyens, passionnant mais incomplet dans celui de Diana Damrau : une musicienne fabuleuse, qui nous fait découvrir mille et une nuances de couleurs, de phrasé, d’accents, avec une conduite instrumentale de sa voix agile, légère sans être volatile. Mais le prix à payer est un manque de naturel et de spontanéité qui oblige à se demander si elle a réellement fait sien le rôle. " Il remarque néanmoins qu’ " Il existe parfois un moment où une soirée banale jusqu’à l’ennui bascule dans l’exceptionnel. C’est ce qui s’est passé à peu près à mi-parcours de la première, dans la scène entre Violetta et Germont père. On s’était déjà désintéressé du spectacle depuis un bon moment, lorsque Ludovic Tézier et Diana Damrau nous ont offert un de ces instants privilégiés où le temps est suspendu. Une fois de plus, on a fermé les yeux, ce qui, dans la mise en scène de Benoît Jacquot, a l’avantage de ne rien faire perdre puisque l’on retrouve les chanteurs dans la même position en les rouvrant dix minutes après. Et ce que l’on a entendu, c’est la grâce d’un chant de haute école, deux voix phénoménales s’entremêlant jusqu’à la symbiose, déployant des lignes infinies avec une plénitude hypnotisante. Pour ces dix minutes qui ressuscitent l’âge d’or du chant verdien, un spectacle d’opéra vaut la peine, quand bien même cela ferait cher les dix minutes. "