Phaéton de Lully et le Clavier bien tempéré de Bach par Christophe Rousset

La parution simultanée de deux enregistrements rappelle le double talent de Christophe Rousset qui poursuit son travail sur l’opéra de Lully et le clavier de Bach en chef d’ensemble inspiré et claveciniste singulier.

Signalons d’emblée à ceux qui connaissent mal la tragédie en musique et la considèrent encore comme un interminable récitatif que Phaéton de Jean-Baptiste Lully devrait les convertir. Sa durée reste raisonnable grâce à un livret d’une rare efficacité réunissant des personnages clairement dessinés. Si l’intrigue, construite sur l’éternelle rivalité entre sentiments et politique, reste convenue, son traitement se montre d’une étonnante modernité. Le rôle-titre n’a en effet rien d’un héros positif et vainqueur mais se révèle présomptueux et volontiers rude. Il n’hésite pas à préférer la puissance (la succession du roi d’Égypte Mérops) à l’amour de Théone mais ­finira brûlé par son ambition, foudroyé d’avoir voulu se mesurer au soleil. L’intensité dramatique et la musique variée de Jean-Baptiste Lully auront rapidement raison du cœur des spectateurs d’alors, qui peu après sa création à Versailles en 1683, ­désigneront Phaéton comme " l’opéra du peuple ". Il n’existait qu’un enregistrement, rougeoyant, de cet opéra de feu réalisé par Marc Minkowski (Musifrance) en 1993 à l’occasion de la réouverture de l’opéra de Lyon. Celui de Christophe Rousset n’a pas eu la faveur de la scène mais bénéficie de l’énergie du concert, capté Salle Pleyel, séjour pourtant peu favorable à une telle musique. Aussi, malgré les efforts de l’équipe technique, le son trahit-il quelques duretés (est-ce la réverbération ajoutée sur les voix ?). Il n’empêchera heureusement pas d’apprécier une interprétation d’un raffinement supérieur guidé par un soin scrupuleux apporté à la prosodie. L’auditeur peut ainsi se passer du livret pour suivre comment Phaéton trahit Théone et veut épouser ­Libye, pourtant éprise d’Epaphus, par seul goût du pouvoir. Emiliano González Toro endosse le premier rôle avec assurance (son duo avec son père le Soleil) face à son rival, l’Epaphus d’Andrew Foster-Williams certes vaillant mais donnant l’impression de toujours être en ­colère (acte V). Comme attendu, Gaëlle Arquez laisse percevoir le chagrin de Libye avec une sensibilité frémissante mais elle reste princesse. Les rejoignent la Clymène, mère de Phaéton, inquiète d’Ingrid Perruche et la Théone très digne d’Isabelle Druet (acte III). Christophe Rousset ne dirige pas avec la même énergie furieuse que Marc Minkowski (Entrée des furies à la fin de l’acte III) mais il ne perd jamais le cours du récit tant dans les récitatifs, modèles d’élégance, que dans les airs.
Assis seul face à son clavecin, confronté à ce qu’il présente comme " un sommet ", il conserve une fière allure même si l’objet lui semble tout autre. " Il n’est […] pas question d’y voir des pièces d’humeur, de caractère. Tout y semble abstrait. " Et de conclure : " Humaniser une musique aussi exigeante n’est pas une mince affaire mais je m’y suis appliqué. " Et Christophe Rousset y est parvenu avec une éblouissante maîtrise. Maîtrise du toucher, qui fait sonner le Ruckers de 1628 du château de Versailles dans toute sa splendeur avec la complicité de l’acoustique réverbérée mais non brouillonne de l’appartement du Dauphin. Maîtrise de la forme qui permet de garder le cap dans les longs développe­ments du Prélude en ré majeur, dans le labyrinthe de la Fugue en si bémol mineur avec ses quatre voix et ses cent une mesures. Mais si l’énoncé du discours reste toujours d’une clarté souveraine et d’une lisibilité polyphonique exemplaire, il s’enrichit sans cesse de cette volonté d’humaniser que revendique l’artiste. Citons ainsi la tendresse du Prélude en ­do dièse majeur, la sérénité lumineuse du Prélude en fa majeur ou le chromatisme tourmenté du Prélude en la mineur qui dépassent les simples prouesses d’écriture pour aller droit au cœur de l’auditeur. Cette nouvelle version rajeunit et renouvelle une discographie du ­Second Livre disputée par Gustav Leonhardt (DHM, 1962), Ralph Kirkpatrick (DG, 1967), Bob van Asperen (Virgin, 1989) et Christine Schornsheim (Capriccio, 2011). Christophe Rousset a triomphé du " sommet ".
Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Phaéton
Emiliano González Toro (Phaéton), Ingrid Perruche (Clymène), Isabelle Druet (Théone, Astrée), Gaëlle Arquez (Libye), Andrew Foster-Williams (Epaphus), Frédéric Caton (Mérops, Jupiter), Benoît Arnould (Protée, Saturne), Cyril Auvity (Triton, le Soleil), Virginie Thomas (Une Heure), Les Talens lyriques, Chœur de Namur, dir. Christophe Rousset
Aparté 2 CD AP061 (HM). 2012. 2 h 33′
Nouveauté
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Le Clavier bien tempéré, livre II
Christophe Rousset (clavecin)
Aparté 2 CD AP070 (HM). 2013. 2 h 37′
Nouveauté