Les Danaïdes ont enfin trouvé leur version de référence. Une belle revanche pour Salieri : lui qui, depuis la pièce en un acte de Pouchkine Mozart et Salieri (1830), n’était connu qu’à travers sa rivalité avec le génie de Salzbourg et dont l’oeuvre était payée au mieux en monnaie d’estime s’y révèle un fascinant compositeur dramatique. La genèse de cette tragédie lyrique, premier des trois opéras français du compositeur, mérite que l’on en dise deux mots. Destiné au départ à Gluck, le livret de Calzabigi, revu par Du Roullet, atterrit finalement dans l’escarcelle du natif de Legnago. Mais, lors de la création, le 26 avril 1784, veille de celle du Mariage de Figaro de Beaumarchais (comme nous l’apprend notre confrère Marc Vignal dans sa biographie de Salieri, chez Bleu nuit), la musique fut attribuée à Salieri et Gluck. Ce dernier, à la fois diminué physiquement et fâché avec Paris à la suite de l’échec d’Écho et Narcisse, attendit la confirmation du succès pour avouer la supercherie, laissant ainsi les lauriers garnir la tête de son talentueux disciple.
L’histoire, issue de la mythologie, est des plus sanglantes : Danaüs, feignant de sceller la paix familiale en mariant ses filles aux fils de son frère jumeau Egyptus, n’aspire qu’à la vengeance. Aussi révèle-t-il l’objet réel de ses desseins à sa progéniture (les fameuses danaïdes), leur enjoignant d’égorger leurs époux durant leur nuit de noces. Seule Hypermnestre, amoureuse éperdue de Lyncée, fils aîné d’Egyptus, se refuse à commettre un tel forfait. Le dernier tableau, saisissant, laisse entrevoir la damnation éternelle et les supplices réservés à Danaüs et ses furies. En substituant le coloris antique au merveilleux et les scènes de foule aux divinités, le librettiste calquait la tragédie lyrique sur la tragédie classique racinienne, à cette nuance près que l’écrivain janséniste n’aurait pu tolérer une telle débauche de violence sur scène. C’est plutôt l’esprit des tragiques grecs qui s’impose comme référence : les danaïdes courant après Lyncée rappellent les Bacchantes poursuivant Penthée ; quant au " non " d’Hypermnestre jeté à la face de Danaüs/Créon, il est frère de celui d’Antigone. N’était la division en cinq actes, ce condensé de violence d’à peine deux heures anticipe sur les courts opéras expressionnistes du début du XXe siècle.
Une direction alerte
Christophe Rousset a compris tout le parti pris dramatique que l’on peut tirer de ce rythme trépidant : sa direction alerte, nerveuse, à laquelle répondent des Talens Lyriques des meilleurs jours, fluidifie le style parfois compassé de Salieri tout en conjurant l’absence de décors, fer de lance du genre. Certes, les instruments anciens privilégient le dessin sur les couleurs, mais point de raideur ici ni de tutti enrhumés. On savoure particulièrement les belles échappées des vents lors des suaves mélodies gluckistes. Seul bémol : les chantres du Centre de musique baroque de Versailles dispensent un chant trop neutre et " civilisé " lorsqu’il s’agit d’évoquer les massacres. Cela est facilement compensé par la superbe brochette de solistes dont la langue immaculée suffirait à déclasser les distributions non francophones réunies autour de Gelmetti (Emi) et Hofstetter (Oehms). Tassis Christoyannis trouve en Danaüs son plus beau rôle qu’il chante avec un charisme phénoménal et une diction irréprochable. Moins gratifiant, celui de Lyncée permet d’apprécier la voix parfaitement appareillée du ténor Philippe Talbot. Enfin la Néerlandaise Judith van Wanroij se hisse au rang des grandes tragédiennes avec son Hypermnestre à qui ne manquent ni la pulpe vocale ni les accents ardents convenant à la conduite des récitatifs. Un chefd’oeuvre à (re)découvrir !
« Les Danaïdes » : ENFER ET DAMNATION
Radio Classique
En insufflant aux "Danaïdes" un esprit guerrier en rapport avec la violence du propos, Christophe Rousset a fait de cette nouvelle version de l'opéra de Salieri une référence. Les solistes, dont Tassis Christoyannis en Danaüs et Judith van Wanroij en Hypermnestre, participent à cette réussite.