La Symphonie n° 92 figure parmi les plus enregistrées de son auteur et atteint la soixantaine de versions. La première gravure serait due à Hans Knappertsbusch avec l’Orchestre d’État de Berlin en 1925. Elle fait partie de ces disques aujourd’hui difficiles à trouver comme d’autres témoignages historiques: Hans Weisbach (Londres, 1934), Walther Gmeindl (Berlin, 1940), Martin Royalton-Kisch (Decca, Londres, 1947), Serge Koussevitzky (RCA, Boston, 1950), Willem van Otterloo (Philips, La Haye, 1950). Les témoignages des chefs nés à la fin du XIXe siècle n’ont cependant pas toujours bien vieilli. Otto Klemperer (EMI, Philharmonia, 1971) et Karl Böhm (DG, Vienne, 1974) présentent un Haydn ankylosé qui se force à avoir l’air heureux. Bruno Walter, il est vrai plus jeune, déploie au contraire une folle énergie (EMI, Société des concerts du Conservatoire, 1938). Comme on pouvait s’y attendre, Hans Rosbaud (DG, Berlin, 1957) se montre également incisif et léger sinon affable.D’autres gravures anciennes, d’un intérêt très variable, ont fait l’objet de rééditions récentes : Nicolaï Malko et l’Orchestre royal danois (EMI, 1953) d’un classicisme épuré, Joseph Krips (Decca, Londres, 1953), Franco Caracciolo (Forgotten Records, Naples, 1955), Günter Wand (Testament,Cologne, 1956) et Hans Schmidt-Isserstedt (Tahra, Sydney, 1956). Aucune ne s’impose.Certains enregistrements n’ont pu nous parvenir, tels ceux de Karl Munchinger (Intercord, Stuttgart, 1951), Denis Vaughan (RCA, Naples, années 1960), Sir Charles Groves (Regis, Londres, idem), Horst Stein (Eterna, Dresde, 1961), Alexander Faris (World Record Club, Londres, 1964), Lorin Maazel (Concert Hall, RSO Berlin, 1969), Takashi Asahina (Weitblick, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, 1971), Dean Dixon (Supraphon, Prague, 1972), Ervin Lukács (Hungaroton, Orchestre d’État hongrois, 1988), Philippe Entremont (Harmonia Mundi, Orchestre de chambre de Vienne, 1990), Jan Caeyers (Voice of Lyrics, Beethoven Acade mie 1997), Jaap van Zweden (Exton, Netherlands Radio Chamber Philharmonic, 2007), Hidemi Suzuki (Arte dell’arco, Libera Classica, 2010).
Szell indémodable
Restent ensuite quelques grands noms pas toujours convaincants tels Sergiu Celibidache, plombé (EMI, Munich, 1993), Colin Davis à Amsterdam (Philips, 1983) puis à Londres (LSO Live, 2011), aimables mais un peu superficiels, André Previn (Philips, Vienne, 1992), décoratifs, ou Paavo Berglund (Ondine, Orchestre de chambre de Finlande, 1992), finement nuancés mais un peu lisses.On ne saurait terminer ce premier tour sans signaler les intégrales ou séries symphoniques entreprises dès les années 1950. Hermann Scherchen, pourtant ardent défenseur de Haydn, semble parfois bridé par sa volonté manifeste d’objectivité et surprend par un finale étonnamment placide (Orchestre d’Opéra d’État de Vienne, 1950 et 1951). À l’opposé, Georg Szell, qui enregistre à deux reprises cette Symphonie n° 92 avec l’Orchestre de Cleveland, d’abord en mono en 1949 (Columbia, réédition United Archives) puis en stéréo en 1961 (Sony), impressionne par sa rigueur indémodable et la qualité instrumentale. Nous le retenons. À la même époque, Max Goberman signait une collection de 45 symphonies (Sony, Orchestre d’État de Vienne, 1960-1962) au lyrisme bonhomme.
Marriner lumineux
C’est avec son Academy of Saint-Martin-in-the-Fields et son effectif restreint que Neville Marriner confie à Philips une série de 29 symphonies à titre. Son " Oxford " (de 1976) inondée de lumière et portée par des pupitres de premier plan semble défier le temps. Elle résiste mieux que des réalisations postérieures, telles celles de Hugh Wolff (Francfort, 2002) et les intégrales de Dennis Russell Davies (Sony, Orchestre de chambre de Stuttgart, 1998-2009), d’Adam Fischer (Nimbus, Orchestre Haydn austro-hongrois, 1987-2001) qui réenregistre l’" Oxford " (MDG, Haydn Philharmonie, 2004) et l’intégrale Naxos (Barry Wordsworth et Capella Istropolitana, 1990 pour la N° 92) : l’ampleur de la tâche n’a su éviter une certaine routine. Elle n’apparaît pourtant pas dans l’entreprise menée par Antal Dorati avec le Philharmonia Hungarica pour Decca entre 1969 et 1972: l’enthousiasme du chef reste intact. Bien aimé des discographies, Leonard Bernsteinn‘a pas inclus la Symphonie n° 92 dans sa fameuse anthologie réalisée à New York mais il l’a dirigée à la tête de l’Orchestre philharmonique de Vienne (Deutsche Grammophon, 1984). Ce sera l’un des favoris de l’écoute. Les spécialistes des instruments anciens ne pouvaient naturellement ignorer les trésors de Haydn. Malheureusement, Nikolaus Harnoncourt est absent mais a laissé une passionnante " Oxford " en vidéo (Opus Arte, Concentus Musicus, 2001). Frans Brüggen (Philips, Orchestre du XVIIIe siècle, 1995), Roy Goodman (Hyperion, The Hano ver Band, 1990) Sigiswald Kuijken (Virgin, La Petite Bande, 1991) ont proposé leur " Oxford " au sein de vastes anthologies: seul le dernier convainc totalement, les autres paraissant, respectivement, passif et brouillon. René Jacobs électrise par sa tension dévastatrice (Harmonia Mundi, Freiburger Barockorchester, 2004). Avec un orchestre de chambre d’instruments modernes rehaussé de trompettes et timbales d’époque, le Heidelberger Sinfoniker, Thomas Fey a marqué les critiques (Hännsler, 2011) par sa pugnacité et ses contrastes acérés. Avec l’Orchestre philharmonique de Berlin, Simon Rattle a décidé de tourner le dos à une tradition trop symphonique (EMI, 2007): il réduit les pupitres et allège la texture. Ces quatre derniers figurent donc dans notre sélection, rejoints par Bernstein, Dorati, Marriner et Szell.
Les huit versions
Pourtant capté en concert, Leonard Bernstein ne se montre pas à la hauteur de sa réputation de meneur: il semble même absent, laissant l’Orchestre philharmonique de Vienne se satisfaire d’une lecture sans étincelle ni panache, on attend désespérément la mise en route. " L’imagination n’est pas vraiment au pouvoir ", constate BD, rejoint par MV qui estime que " l’orchestre joue tout seul " et PV, déçu par " ce manque de tonus ". Un mauvais soir. Dans un style radicalement opposé, Thomas Fey finit par décevoir à force de vouloir trop en faire. PV loue d’abord " l’équilibre entre les cordes et les vents " comme " la lisibilité polyphonique " tandis que BD s’avoue d’emblée peu convaincu par cette " stricte mise en place " qui " privilégie le son sur les idées ". D’abord saisi par les effets commandés par Fey, MV rejoint BD. Sur la durée, d’un mouvement à l’autre, le style du chef semble tourner au système: " tout devient prévisible ", affirme alors BD, comme ces passages en mineur subitement cravachés. Ce didactisme évoque le style d’Harnoncourt, mal assimilé.
Séduisant
L’attitude d‘Antal Dorati n’a rien de commun (l’époque n’est pas la même) et sa direction plus intéressée par la construction du mouvement que par la déconstruction de la forme. Il installe " un climat d’attente dans l’introduction " (PV) et une " sonorité d’ensemble séduisante " (BD) même si MV juge la direction " un peu molle ". Il est vrai que les chefs d’aujourd’hui nous ont habitués à plus de contrastes et de tension mais Dorati dirige cette musique avec un tel " naturel " (BD) et une telle " générosité " (PV), dans le mouvement lent notamment, que l’on peut lui rester fidèle. Enregistrées dans ces mêmes années 1960, les Haydn de Georg Szell laissent moins apparaître leur âge, sauf dans le menuet qui semble se chausser de plomb pour marquer ses trois temps. Mais quel orchestre admirable! MV en loue " les nuances, la puissance, la détermination ", BD s’enthousiasme pour " son lyrisme permanent, le galbe des phrasés, le soyeux des cordes ". À l’inverse, PV pense qu’" on s’amuse peu " et que " la conduite est très dirigiste " mais ne peut s’empêcher d’admirer " le luxe de la finition ". Le mouvement lent fait entendre un orchestre symphonique " qui pratique la musique de chambre " (PV) avec " tendresse " (BD) alors que le finale séduit par son " humour pince-sans-rire " (BD).
Malicieux
L’interprétation de Simon Rattle va connaître des fluctuations dans l’applaudimètre. MV apprécie son caractère " ascendant "en parfaite conformité avec la construction du premier mouvement alors que BD n’aime pas du tout cette " sonorité grise et courte " qu’il prêterait volontiers à un orchestre de second rang. Il faut reconnaître qu’EMI n’a jamais su enregistrer convenablement l’Orchestre philharmonique de Berlin. Cela dit, PV adhère d’emblée à cette lecture " aérée, finement détaillée, concentrée mais aussi malicieuse ". BD marque encore quelques réticences selon les mouvements (" trop voulu ") alors que MV constate " le naturel de la respiration " et que PV maintient son enthousiasme. René Jacobs commence par un geste fulgurant et comminatoire. L’introduction " très théâtrale " (BD) se ponctue en effet de silences impressionnants avant de donner l’impulsion de toute la symphonie à coups " d’attaques puissantes et tranchées ". BD et MV apprécient également cette volonté en action, cette interprétation " très vivante et dynamique ", " débordante d’idées ". Au fur et à mesure de l’écoute, BD se détache de cette version, notamment dans le finale, " caricatural et expérimental ". PV lui conserve au contraire un soutien indéfectible tandis que MV est un peu plus partagé. Engagée, accomplie, cette version reste singulière. Et passionnante. Facilement considéré comme un chef élégant mais parfois superficiel, Neville Marriner fait pourtant ici l’unanimité dès les premières mesures. BD ne tarit pas d’éloges sur l’orchestre qu’il juge " extraordinaire " telle une " réunion de solistes de premier ordre ". PV est très sensible à " l’écoute chambriste " que MV a perçue autrement, regrettant un léger " manque de grandeur ". BD ne désarme pas et additionne les adjectifs : " aristocratique ", " rêveur ", " subtil ", " nuancé ", " charmeur ". Moins superlatif, MV ne le contredit cependant pas. PV voit " du velours " et de " la dentelle " et aimerait un peu plus de caractère derrière ces beaux atours. Sigiswald Kuijken verra également sa cote varier avant de réunir tous les suffrages. BD est d’abord peu sensible aux timbres de La Petite Bande (" secs et froids ") et à la direction qu’il pense limitée " à de la mise en place ". MV est lui très sensible aux couleurs et à l’allure des mouvements. PV aime beaucoup " le son, la construction, le vibrato limité et la gradation dynamique ". BD module son avis au gré de l’écoute et s’avoue totalement convaincu par " le caractère, la légèreté, l’humeur " du menuet et du finale. MV et PV, depuis le début, soutiennent cette version, " rêveuse " dans le mouvement lent et " grisante " dans les deux derniers. Sigiswald nous présente un Haydn aux idées claires, au sourire en coin et à l’esprit vif qui nous tend les bras. Comment lui résister ?
LA SYMPHONIE N° 92 « OXFORD » DE HAYDN
Radio Classique
Composée à Esterhaza, en Hongrie, pour le comte d'Ogny, cette symphonie fut créée à Londres en 1791, puis jouée à Oxford. Au terme de cette écoute, caractère, légèreté et humeur l'emporteront. Partons à la recherche de l'esprit de Haydn