Il n’y avait pas de site plus somptueux que les carrières Boulbon pour accueillir cette profonde réflexion sur la condition humaine. Perdu au milieu des falaises, chaque personnage apparaît si petit – fourmi dans l’espace – criant son désarroi aux pierres et aux étoiles. On peut y ressentir un grand vide, une indifférence de la nature face à cette pathétique tragédie humaine. On peut aussi y ressentir le ciel, et une lune en toute majesté, qui semble malgré tout veiller sur les âmes.
Les Frères Karamazov sont quatre hommes éprouvés par un père qui ne les a jamais aimés et dont la vie dépravée a conduit chacun des garçons à se questionner sur le bien et le mal, le vice et la vertu. Figure destructrice, ils tournoient tous autour de lui tentant de s’abroger comme ils peuvent de cet héritage paternel mortuaire. Il y a d’abord l’ainé, Dimitri, qui a opté pour les passions, l’amour et les fourberies. Ivan, le second, qui s’est réfugié dans un intellectualisme nihiliste. C’est lui qui déclamera le passage du Grand Inquisiteur, puissante parabole pour expliquer que le Christ s’est trompé en offrant la liberté aux hommes, et que, quand bien même Dieu existerait, il ne servirait plus à rien. Face à ces deux aînés, il y a Alexeï, qui a choisi de croire et d’incarner le pardon. Phare dans la nuit, il est le confident qui absout, comprend et apaise toutes ces âmes. Il ressemble à un Petit Prince, avec ses cheveux blonds oxydés et son costume identique au personnage de Saint-Exupéry. Enfin il y a Smerdiakov, le bâtard, que le père a pris comme serviteur et qui n’a la considération de personne. On imagine la haine et le besoin de reconnaissance qui l’habitent.
Dans cette lutte existentielle survient l’assassinat du père. Qui l’a tué ? La question n’est pas là. Malgré la mort, le fantôme de Fiodor hante encore ses fils et c’est davantage une intrigue psychologique qui se joue qu’une véritable enquête. Qui s’en sortira ? Est-ce possible de s’en sortir ? Peut-on surpasser sa condition ? Un Karamazov peut-il cesser d’être un Karamazov ? Et comme dit la prostituée Grouchenka à Alexéi « Moi je fais ce que je veux. Un jour j’irai au couvent. Et si je veux, j’irai nulle part pour rencontrer personne. » Tout semble bien vain.
Les comédiens de Jean Bellorini sont tous plus vrais que nature, à commencer par ce petit garçon à la gavroche qui traîne les pieds dans le sable noir pendant que le public s’installe. Ils sont là, les héros en loque de Dostoïevski, devant nous, et ils déclament avec puissance et splendeur le roman qu’on a du mal à croire écrit au XIXe siècle, tellement il semble moderne et actuel.
Ils seront peut-être nombreux à critiquer la longueur du spectacle (5h) et les longues tirades qui peuvent épuiser l’attention du public, mais quelle audace d’avoir osé les garder et quelle performance de la part des comédiens de tenir le texte avec un tel réalisme. Ils nous font éprouver toute la complexité et le génie dostoïevskien.
Karamazov compte parmi les grandes créations de cette édition 2016.
Chloé Salmona
INFORMATION
Karamazov d’après les Frères Karamazov de Dostoïevski traduction André Markowicz, m.s. Jean Bellorini Jusqu’au 22 juillet, carrière Boulbon, puis au théâtre de Carouge-Atelier de Genève du 1er au 13 novembre, du 18 au 20 et du 22 au 27 novembre à La Criée, Marseille, et au théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, du 5 au 29 janvier.