Haneke relit Cosi fan tutte de Mozart

Pour sa deuxième mise en scène d’opéra, Michael Haneke propose de « Così fan tutte » une vision cruelle et désenchantée, d’un réalisme glaçant, complexe et dramatique. Terrifiant !

Così fan tutte, opéra de l’initiation ? On avait été enthousias­mé par la reprise du spectacle original à Bruxelles, en mai dernier (voir le numéro de Classica de juillet-août, page 32, l’article " Così en pleine figure ", pour y retrouver le détail de la production) et par la captation de sa création madrilène sur la chaîne Arte, que propose ce DVD. On n’y perd rien, bien au contraire, car ce Così fan tutte mis en scène par Michael Haneke ressemble à ses films, et amplifie encore la puissance, l’impact de son magistral théâtre de la cruauté. Sa trame restera un mystère, chacun des protagonistes étant présent au pari initial…
Quand donc basculera en terrifiante comédie humaine le jeu que chacun des quatre va assumer sans y croire d’a­bord ? Ah, les regards des filles découvrant le déguisement des garçons ! Peu importe : la prégnance de ces cœurs bientôt déchirés – ne l’étaient-ils pas tous déjà en fait ? – est telle à l’écran que la question ne se posera pas : ce n’est plus la narration qui importe, mais l’expression des sentiments que tend si magistralement la partition. William Schimell (Don Alfonso) et Kerstin Avemo (Despina), fascinant couple défait parce qu’omni-sachant, crèvent l’écran qui par sa froideur, qui par sa douleur si exposées. Et les " jeunes " ? Anett Fritsch (Fiordiligi), Paola Gardina (Dorabella), Juan Francisco Gatell (Ferrando), Andreas Wolf (Guglielmo) crèvent tout autant dans leur façon de prendre peu à peu cons­cience d’eux-mêmes.
Et des autres plus encore ! Tous jouent tellement bien, qu’ils enchantent avec non leur voix, mais leur être même, et cela fait aussi le prix de la soirée, en rien opératique, simplement humaine. D’autant que Sylvain Cambreling, dont le Mozart sec, coupant, a toujours été diversement apprécié, se refuse à l’excès de charme pour faire naître lui aussi la violence fondamentale faite aux femmes. Et si ce n’est pas la version musicale la plus glorieuse de l’œuvre, on prend le pari : ce DVD ne vous lâchera plus, tant il est VRAI.

Les multiples lectures de Così

C’est l’un des plus beaux hommages qu’on ait offert à Così, qu’on peut aussi aimer drôle, certes, mais qui ici impose un effroi glaçant auquel on ne saurait résister. Così fan tutte, opéra de l’initiation ? Avec Michael Haneke, certainement. Et avec d’autres ? Très bien réalisée, cette captation complète une vidéographie particulière­ment riche, qui rend compte de la richesse d’interprétation de cette œuvre que l’on a tort de croire " facile ". Loin d’affirmer un univoque " éclat vespéral " décrit par Alfred Einstein, notre époque aime jouer des paradoxes sophistiqués de Così.
Qu’on y songe : la version de Patrice Chéreau, décriée et pourtant passionnante, a été – très bien ! – filmée. Elle est toujours disponible chez Virgin (dir. Daniel Harding, 2005). Elle mérite aussi d’être revue, tout comme celle, récom­pensé d’un " Choc " de Classica et signée Claus Guth au Festival de Salzbourg (dir. Adam Fis­cher, EuroArts, 2009). Et, comme aucun orchestre au monde ne connaît et n’aime son Così comme Vienne, qu’aucun chef ne l’aime peut-être comme Riccardo Muti, on recommandera aussi la version de Michael Hampe (TDK, 1983), où si souvent les voix ont des fonctions chambristes, pour un résultat musicalement renversant. Scéniquement inoffensif… mais fort élégant. Oui, il semble bien que nous soyons enfin prêts à recevoir Così. Mais lequel ? Aujour­d’hui, ce sera celui de Michael Haneke.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Così fan tutte
Anett Fritsch (Fiordiligi), Paola Gardina (Dorabella), Juan Francisco Gatell (Ferrando), Andreas Wolf (Guglielmo), Kerstin Avemo (Despina), William Schimell (Don Alfonso), Chœurs et Orchestre du Teatro Real de Madrid, dir. Sylvain Cambreling, mise en scène Michael Haneke
C Major 2 DVD 714508 (Harmonia Mundi)
2013. 3 h 22′ + bonus 18′
Son §§§ Image §§§