E n mars 1989, à la date de cette unique apparition de Svetlanov à la tête de la formation berlinoise, Karajan s’était déjà retiré de la direction de l’orchestre. Il allait disparaître quatre mois plus tard. Sous la baguette du chef russe, l’orchestre est dans son jus de l’époque, d’une souplesse, d’une puissance et d’une beauté inouïes. Les pupitres, valorisés par l’excellente qualité de la captation de la Radio de Berlin, traduisent sans équivalent dans la discographie la psychologie de Manfred, le héros emprunté à Byron par Tchaïkovski pour composer une symphonie à programme entre ses Quatrième et Cinquième Symphonies. La plupart des chefs ont en effet exacerbé les expressions, et surjoué les quatre tableaux qui structurent ce poème symphonique. Dans ses témoignages anciens, Svetlanov pourtant l’un des interprètes privilégiés de la partition, a lui aussi cédé aux sirènes de l’émotion facile (Melodiya 1967 et Canyon 1992). Il est vrai que l’orchestration favorise les harmonies crues et pousse les pupitres dans leur dernier retranchement. Mais quel autre orchestre que le Philharmonique de Berlin a su restituer aussi magistralement les scintillements pianissimo du Vivace con spirito, offrir des cordes aux reflets de soie, des vents d’une densité vénéneuse ?
La discographie était jusqu’ici dominée par Markevitch (LSO, 1963) et Svetlanov, déjà cité, ainsi que, dans une moindre mesure, par Toscanini (RCA, capté dans des conditions sonores précaires). La réussite de la présente lecture s’explique par la combinaison de deux paramètres : l’adaptabilité du plus bel orchestre de l’époque à la fantasmagorie russe et la qualité de la narration du chef. Interprétée avec le legato bien reconnaissable du Philharmonique de Berlin de Karajan, l’Ouverture de Leonore iii est d’un parfait équilibre. Svetlanov ne cherche pas ici à imprimer sa marque. Il accompagne le mouvement. La Symphonie " Militaire " de Joseph Haydn est plus contrastée, prenant les allures d’une gigantesque sérénade, d’une force dramatique magnifique. Le mystère, la solennité, mais aussi la douceur et le tempérament dionysiaque (quel Finale !), tout Haydn est là et dans un luxe qui nous paraît, aujourd’hui, irréel.
Evgeni Svetlanov
(direction)
CHOC
Tchaïkovski : Symphonie Manfred op. 58. Haydn : Symphonie n° 100 " Militaire ". Beethoven : Ouverture de Leonore iii op. 72a
Orchestre philharmonique de Berlin
Testament 2 CD SBT21481 (Abeille). 1989. 1 h 24′ Nouveauté
Evgeni Svetlanov dirige le Philharmonique de Berlin
Radio Classique
L’unique rencontre du plus bel orchestre du monde en mars 1989 avec Evgeni Svetlanov a donné lieu à deux concerts inoubliables.