Difficile à croire, mais c’est la première fois de sa carrière que le plus célèbre des ténors français interprète le rôle de Don José sur la scène de l’Opéra de Paris. Une première tardive qui ne passe évidemment pas inaperçue : chaque apparition du chanteur est un événement.
Il a accepté de répondre à nos questions sur ce rôle phare de son répertoire.
Comment ne pas se lasser d’un rôle qu’on a tant chanté ? Savez-vous combien de fois vous avez chanté Don José ?
Non je ne le sais pas et en fait je ne compte jamais rien ! En revanche je me souviens de chaque note que j’ai chantée, comme un sportif se rappelle chacune de ses performances. Comment se lasser lorsqu’une passion véritable vous anime et que vous avez la chance d’interpréter les œuvres de si grands génies ? En réalité, aucune représentation n’est semblable à l’autre, les différents « ingrédients » qui font la magie d’un spectacle changent à chaque fois : l’interaction avec ses partenaires et l’orchestre, sa propre énergie, sa voix … le lieu et le public dans la salle lui-même. Tout est à redécouvrir et à réinventer chaque soir. Comme le disait très justement Verdi, l’interprétation naît et doit naître de l’instant. Pour ma part, je dois avouer que je ne chante et joue jamais deux fois de la même façon. D’ailleurs, une interprétation n’est pas immuable dans le temps, les personnages évoluent avec leur interprète. Avec la maturité, l’expérience de vie, on a davantage de clés pour les « comprendre » au sens propre, les prendre avec soi. Lorsque j’étais plus jeune je voyais plutôt en Don José le côté mâle, bouillant, entier. Aujourd’hui, j’y vois un personnage beaucoup plus profond.
Quel homme est Don José pour vous ? On le perçoit souvent comme faible en opposition au caractère fort de Carmen. Est-ce votre vision du personnage ?
Ce n’est pas ma perception de José qui est selon moi le vrai personnage principal de l’œuvre, le plus complexe. Un personnage un peu maudit et celui qui évolue le plus tout au long de l’opéra. Il ne faut pas oublier qu’au départ, c’est un homme fier et fougueux, qui a tué et a été banni du pays basque, exilé. A Séville, il essaye de se racheter mais reste un homme frustré. C’est un homme perdu, qui a ruiné sa vie et brisé les vœux de sa mère, ceux d’être un bon fils, un bon chrétien, de remplacer en chef de famille son père décédé, d’épouser sa promise Micaëla. Son destin bascule sous le charme de Carmen mais il est loin d’être ce personnage un peu simplet et crédule, manipulé tel un pantin par une Carmen dominatrice. Lorsqu’on lit la nouvelle de Mérimée, on comprend au contraire qu’il est une sorte de « bombe à retardement » qui peut éclater à n’importe quel moment. Et au fond, il est très dangereux, par ses convictions et son tempérament. Il a déjà tué, et dans la nouvelle de Mérimée il tue à nouveau, l’officier puis Garcia, un des bandits de la troupe. C’est aussi un macho espagnol, qui n’a jamais dit « je t’aime » à personne, ni à sa mère, ni à son père, ni à Micaëla, ni à personne. Lorsqu’il dit « je t’aime » à Carmen, c’est quelque chose de très fort pour lui. Déchiré par ses sentiments antagonistes, il est alors emporté dans un tourbillon qui l’emmène jusqu’à une aspiration quasi mystique. Lorsqu’il quitte les contrebandiers et part de la montagne, c’est comme s’il répondait à une sorte de transcendance, un appel rédempteur, pour sauver l’âme de cette courtisane, et libérer cette créature de l’emprise du mal. Un peu comme Athanaël dans Thaïs. In fine, le seul moyen qu’il trouve pour exorciser le démon qui est en elle, est de la tuer.
Du côté de Carmen, je ne crois pas à son image de femme libérée qui n’aime personne et méprise un Don José faible. Carmen essaye d’échapper à sa condition de gitane, un peu comme Manrico dans Il Trovatore. Sous ses couverts de femme libre, elle est traitée durement par les contrebandiers qui l’obligent à les suivre et se servent d’elle, et s’y soumet. Peut-être espère-t-elle de José qu’il soit assez fort pour la débarrasser d’eux. Mais elle sent qu’il est un homme dangereux, elle a peur de lui et si elle le quitte, c’est aussi pour tenter d’échapper à sa sinistre destinée qu’elle a lue dans les cartes. J’ai la conviction néanmoins qu’elle aime José jusqu’au bout.
Vous chanterez aux côtés de Clémentine Margaine, une jeune chanteuse, vous sentez-vous mentor lorsque vous vous retrouvez aux côtés de chanteurs plus jeunes sur une œuvre que vous connaissez bien ?
Non pas vraiment. J’ai la chance d’avoir un bon contact avec mes collègues, nous partageons l’énergie, la stimulation, le plaisir d’être sur scène. Je me sens solidaire d’eux avant d’être un mentor. Ce que j’aime avant tout c’est de pouvoir partager avec mes partenaires, qu’ils soient jeunes ou expérimentés, échanger nos vues, créer ensemble de vrais duos, singuliers à chaque fois.
Vous avez déjà joué cette production réputée sulfureuse, cette lecture de Carmen de Calixto Bieito vous séduit-elle ?
Enormément. Avec Calixto nous avons créé cette production en Espagne à Perelada. Nous l’avons fait avec beaucoup d’implication et une grande complicité entre nous. Les metteurs en scène sont toujours mis en difficulté par les récitatifs parlés qui datent très vite une œuvre et que l’on peut avoir de la peine à comprendre lorsque les chanteurs ne sont pas francophones. J’ai proposé à Calixto de supprimer tous les dialogues qui n’étaient pas essentiels à l’intrigue. Cela donne une lecture de Carmen moderne, très cinématographique, très forte, qui me plaît tout particulièrement. De même je trouve sa transposition très intelligente, on y retrouve la mentalité espagnole d’aujourd’hui avec les gitans qui font de la contrebande d’électroménager dans des terrains vagues. Avoir fait du brigadier de cavalerie Don José un légionnaire prend tout son sens également, le corps de la seconde chance où il est optionnel de déclarer sa véritable identité tout comme son passé. C’est aussi une des rares productions où l’on voit Le Dancaïre et Le Remendado tuer l’officier Zuniga à l’acte II, ou menacer Carmen un couteau sous la gorge. Tout cela rend cette production plus fidèle et proche du livret et au-delà de l’esprit de la nouvelle de Mérimée que beaucoup d’autres.
Vous chantez souvent avec votre compagne Aleksandra Kurzak, n’est-ce pas plus intimidant de chanter auprès de quelqu’un qui vous connait si bien ?
Intimidant n’est peut-être pas le mot car partager la scène avec celle qui partage votre vie signifie aussi que l’on est en totale confiance . Mais c’est parfois un peu plus stressant qu’avec une autre. Car à la préoccupation de sa propre performance s’ajoute celle de voir sa partenaire se jouer des difficultés. Par ailleurs la connaissance intime de l’autre donne une grande liberté dans l’interprétation vocale et scénique, l’improvisation même. Je sais qu’Aleksandra me suivra très naturellement et vice et versa. Mais sur scène nous sommes des artistes avant tout l’un pour l’autre. En l’occurrence, elle m’a une nouvelle fois épaté dans cette prise de rôle. Je dois dire honnêtement que c’est l’une des meilleures Micaëla avec qui il m’a été donné de chanter.
Certains de vos collègues ténors, déplorent des problèmes de santé ou une forme de déclin vocal à l’approche de la cinquantaine, comment expliquez vous votre exceptionnelle santé vocale ? Est-ce simplement une question de chance ?
Je n’ai jamais été gestionnaire de mon chant. Je ne m’économise jamais en scène et j’ai pris des risques, notamment dans certains choix de répertoire dans ma jeunesse. Mais si j’ai utilisé ma voix je ne crois jamais en avoir abusé et j’ai toujours respecté mon instrument. Je connais bien ma voix, de façon très fine et intime, et je sais quand je dois me taire…
J’ai un grand respect pour mes collègues car je pense que notre profession et notre discipline en tant que ténor est une des plus difficiles qui soit. Elle nous fait évoluer dans les mêmes conditions qu’il y a deux siècles, mais avec la pression, les attributs, les exigences et le rythme effréné de notre monde moderne. J’ai moi aussi traversé une période difficile où mon physique m’a lâché, et j’ai pensé que tout s’arrêterait là. Mais je n’ai jamais cessé de chanter et aujourd’hui il est vrai que tout va pour le mieux. Ma paternité récente m’a aussi insufflé une nouvelle force, comme une renaissance !
Vocalement, je m’efforce au maximum de conserver un répertoire le plus large possible. Pour moi, enchaîner des rôles plus lourds, dramatiques tout en conservant le répertoire plus léger, n’est pas une prise de risque inconsidérée mais au contraire un baume pour la voix. Je fais l’effort de rechercher la clarté, la jeunesse du timbre dans chacun de mes rôles. Pour avoir une vraie santé de voix, je pense qu’il faut la garder claire et brillante comme les grands chanteurs du passé. Mais on ne peut qu’être conscient de la grande fragilité de tout cela et être reconnaissant lorsque tout fonctionne. La voix est à la fois force et fragilité. C’est en tout cas ma passion, et chanter mon état d’âme. J’ai toujours cette petite flamme en moi. Sans doute m’aide-t-elle à la conserver. Si cette flamme s’éteignait, j’en mourrais peut-être.
Une de vos fans vient de publier une biographie, après vous avoir suivi de près pendant plusieurs années. Vous êtes sans doute le chanteur ayant les fans les plus fervents, cela ne vous fait pas peur parfois ?
Non ce n’est pas tout à fait cela. Il ne s’agit pas d’une de mes fans mais de Jacqueline Dauxois, un écrivain qui a déjà publié une trentaine d’ouvrages – romans et portraits de personnalités, contemporains ou historiques – dont plusieurs ont été largement traduits ou portés à l’écran. Elle a souhaité me consacrer un reportage documentaire qui n’est pas une biographie, mais le fruit de dix huit mois d’observation personnelle. Elle a construit son récit selon le cycle des saisons. Elle a pu analyser mon travail, ma façon d’approche mes rôles, observer les coulisses, les plateaux, montrer l’envers du décor et pénétrer les lieux habituellement interdits au public dans les théâtres de légende qui m’accueillent. Son livre fourmille d’anecdotes, j’y ai même appris des choses sur moi-même !
Il est vrai que j’ai la chance d’avoir un public large, fidèle et passionné. Certains me suivent depuis des années, d’autres depuis leur plus jeune âge. La ferveur naît de la passion et lorsqu’on est sincère et respectueux de son prochain, on gagne vite le respect du public en retour. Elle ne me fait pas peur parce que foncièrement, j’aime les gens et le partage avec le public. Et parce que je considère que la popularité, au sens noble, fait partie de la mission intrinsèque et intemporelle du ténor. La mission de s’adresser par sa voix à tous et au plus grand nombre.