Disparition d’Yves Bonnefoy

Le poète qui célébra Kathleen Ferrier

Son nom figurait chaque année sur la liste du Nobel. La mort a cueilli Yves Bonnefoy vendredi dernier à l’âge de 93 ans, avant qu’il ait pu en recevoir le Prix et de pouvoir jouir de la publication de ses œuvres en Pléiade. Il est une autre consécration que sa longue vie lui aura permis de goûter : celle de voir son recueil Les Planches courbes (2001) inscrit au programme des lycéens de terminales littéraires pour l’année 2005-2006. Professeur au Collège de France de 1981 à 1993 (« Chaire d’Etudes comparées de la fonction poétique »), traducteur infatigable de Shakespeare, Keats ou Yeats, récipiendaire de multiples prix et distinctions, Yves Bonnefoy était l’un des auteurs français vivants les plus célébrés à l’étranger, notamment aux Etats-Unis. Son œuvre est traduite en plus de trente langues. Cheminer dans la prose dense, parfois absconse mais toujours superbe de Bonnefoy, reste une expérience qui dépasse de loin le champ purement littéraire.
Indépendamment de la musicalité propre à ses vers, la musique occupe, aux côtés d’écrits consacrés majoritairement à la peinture, une place non négligeable. Signalons le poème « Deux musiciens, trois peut-être » (hommage à André Frénaud) et les essais L’Alliance de la poésie et de la musique (2007) et Traité du pianiste et autres écrits anciens (2008). Mais c’est sans doute dans le poème « A la voix de Kathleen Ferrier », extrait de Hier régnant désert (1958), que sa sensibilité se révèle de la manière la plus émouvante. La voix comme le destin de la contralto anglaise, il est vrai, ont de quoi inspirer : emportée par un cancer à 41 ans au sommet de sa notoriété, celle qui débuta modestement comme standardiste allait se révéler l’une des plus grandes chanteuses du siècle dernier. Son timbre unique, d’une noblesse et d’une profondeur abyssale, fit dire au chef d’orchestre Bruno Walter : « La plus grande chose qui me soit arrivée dans ma vie musicale, c’est d’avoir rencontré Kathleen Ferrier et Gustav Mahler. Dans l’ordre que je viens de vous donner ». Le poète français, quant à lui, « … célèbre la voix mêlée de couleur grise / Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu / Comme si au-delà de toute forme pure / Tremblât un autre chant et le seul absolu (…) Il semble que tu connaisses les deux rives, / L’extrême joie et l’extrême douleur ». 

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