SOKOLOV FAIT SON FESTIVAL À SALZBOURG

Ignoré du grand public, Grigory Sokolov appartient à cette lignée de pianistes pour qui la musique est autre chose qu'une succession de notes.

Voici le premier témoignage sous étiquette Deutsche Grammophon ­ il semble que d’autres parutions soient prévues ­ de Grigory Sokolov, " légende vivante " du piano selon la terminologie consacrée (voir notre portrait pages 68-69). Est-il le plus " grand " comme le pensent certains de ses confrères ? La " grandeur " est-elle perceptible au disque ?
Enregistré il y a sept ans au festival de Salzbourg, ce disque répond en effet à cette interrogation. Tout est dit dans les premières mesures, dans la manière de poser les doigts sur le clavier, de phraser le Premier Prélude de Chopin. La douceur et l’élégance de la respiration fascinent tout autant que le contrôle absolu du temps, l’oubli de la part de l’artiste, de toute présence autour de lui. Il délivre avec un calme sidérant le message musical. Qui peut, même en studio, atteindre ce délié poétique, " souriant " de la main gauche dans le Troisième Prélude ? Sokolov transcende la notion de perfection de jeu. Il nous invite à entrer dans chaque Prélude, une sorte de méditation (n° 7). Nul maniérisme, nul pathos, rien qui ne soit absolument nécessaire à l’expression du chant jusque dans la passion (n° 8).
Les deux Sonates de Mozart en fa majeur sont d’une concentration absolue dans les mouvements extrêmes. Pétillantes, elles manient les ruptures et les silences avec une véritable science du théâtre. Dans les mouvements lents, jamais la phrase ne baisse de tension. Elle est comme portée par un art du chant et un sens de l’espace que l’on ne retrouve guère que chez Aldo Ciccolini et Menahem Pressler.
Les " bis ", entachés parfois d’un souffle fort (Scriabine Opus 69 n° 1 et n° 2, Chopin, Mazurkas op. 68 n° 2, op. 63 n° 3, Rameau, Les Sauvages, Johann Sebastian Bach, " Ich ruf zu dir " BWV 639), prolongent ces instants touchés par la grâce.