Après Roland, Bellérophon, Amadis, vous poursuivez votre exploration des tragédies en musique de Lully. Comment choisissez-vous la distribution de ces opéras où le parler reste essentiel ?
Il y a, d’une part, des artistes que je connais, avec qui j’aime collaborer, et d’autre part des chanteurs avec qui je tente des expériences. Cela dit, parler français et comprendre ce que l’on chante est effectivement important mais cela ne suffit pas : certains n’ont pas toujours une idée précise de leur personnage. À moi alors d’organiser une dramaturgie, de préciser les rapports entre les rôles, quitte à inventer des histoires parallèles pour intensifier les caractères.
Y a-t-il alors des passages qui requièrent davantage de travail que d’autres ?
Les récitatifs, bien sûr, puisque c’est ici que se concentre le drame et que se joue l’action. Mais il est difficile d’y maintenir la tension, surtout lorsque nous sommes en concert. Il faut investir ce terrain incroyablement malléable et ne pas se contenter de lire les notes. Mon expérience sur Atys, qui compte davantage de récitatifs, a été très formatrice. On peut très vite s’y ennuyer.
Ce travail sur Lully vous a-t-il aidé à aborder le XVIIIe siècle tardif ? Après Renaud de Sacchini, vous vous intéressez aujourd’hui aux Danaïdes de Salieri.
Quand j’ai travaillé sur Atys, j’ai été fasciné de constater comment on pouvait animer un langage qui a très longtemps paru figé et réduit à quelques formules. Il fallait donc poursuivre dans cette voie et soumettre à ce même traitement les œuvres postérieures comme celles de Gluck. Les deux Iphigénie que j’ai dirigées au Théâtre de La Monnaie à Bruxelles ont été une vraie révélation : une musique que j’estimais trop classique prenait vie. Pour cela, il faut du nerf et de la conviction. Si Gluck a été vu comme un réformateur, c’est parce qu’il avait fait bouger les choses. Il fallait donc que cela s’entende. Salieri dans ses Danaïdes va plus loin que Sacchini dans son Renaud. Cet opéra suffirait à convaincre de son génie.
Cela veut-il dire que la période qui va de Gluck à Berlioz va retrouver une nouveau souffle et révéler des surprises ?
Ma première professeure de clavecin, Huguette Dreyfus, disait qu’il n’y avait pas de mauvais compositeurs mais seulement de mauvais interprètes. Il faut faire confiance à un répertoire et le soutenir. Je me suis intéressé très tôt aux cas désespérés, aux oubliés tels Duni ou Martin y Soler. Bientôt il y aura Méhul. Il nous faut comprendre pourquoi ces musiciens passionnaient le public d’alors.
Parallèlement à cette riche activité lyrique, vous continuez votre travail sur le clavecin de Bach. Vous venez ainsi d’enregistrer le Second Livre du Clavier bien tempéré.
C’est sans doute la musique la plus compliquée que j’aie jamais jouée. Les préludes et fugues les plus difficiles exigent un travail cérébral vraiment intense. Le Second Cahier se montre d’une complexité incomparablement supérieure à celle du Premier, qui reste un objet pédagogique. Le Second Livre appartient à ces pièces théoriques et spéculatives comme L’Art de la fugue ou L’Offrande musicale.
Comment choisit-on l’instrument ?
Il doit absolument rester lisible. L’instrument français ne convient pas car, trop ronflant, il tend à brouiller les lignes. Le clavecin allemand pâtit souvent d’un clavier lourd peu propice à l’exécution des ornements. Le Ruckers du château de Versailles s’est imposé. Il réussit un juste équilibre entre idéal sonore et fiabilité mécanique puisqu’il vient d’être restauré par Alain Anselme. Mais la rumeur permanente des lieux a obligé à n’enregistrer qu’à partir de 19 heures.
Disques
- Lully, Phaéton.
Solistes, Chœur de Namur, Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset.
2 CD Aparté AP061 (HM). Choc. - J. S. Bach,Le Clavier bien tempéré, Livre II.
Christophe Rousset (clavecin).
2 CD Aparté AP070 (HM). Choc.
Concerts
- Antonio Salieri, Les Danaïdes.
Versailles, Opéra royal, le 27/11.
Metz, Arsenal, le 29/11. - Claudio Monteverdi, Orfeo.
Nancy, Opéra national de Lorraine, du 10 au 17/01/2014.
Paris, Salle Pleyel, le 2/06. - Georg Friedrich Haendel, Alcina.
Paris, Opéra Garnier, du 25/01 au 12/02/2014. - Jean-Philippe Rameau, Les Indes galantes.
Bordeaux, Opéra national, du 21/02 au 1/03/2014.