CÉDRIC PESCIA Schumann, les mots de la nuit

Il a fait son baptême au disque avec Bach, a fréquenté Busoni, Enesco, Messiaen, Cage, mais c'est avec Schumann que le pianiste franco-suisse nous revient.

Au contact de la musique de Schumann, que ressentez-vous ?
Sa musique est pour moi de l’ordre de l’évidence. J’éprouve une sorte de fraternité à l’égard du compositeur, plus encore qu’avec n’importe quel autre musicien. Je peux presque " dialoguer " avec lui après avoir lu tous ses Journaux intimes ­ il écrivait magnifiquement ­ et joué presque toute sa musique.
Quand on observe votre répertoire, qu’il soit classique, romantique ou contemporain, on est frappé par la prédominance de certains thèmes comme ceux de la nuit, de l’inachèvement…
La métaphore de la nuit… La nuit a fait irruption très tôt dans la vie et la création de Schumann. L’obscurité et le rêve romantiques me fascinent, cela explique peut-être que je me sois établi en Allemagne. Et il est vrai que la plupart des oeuvres que j’ai enregistrées sont des pièces tardives de compositeurs, à l’instar des Variations Goldberg ou de L’Art de la fugue de Bach, et jusqu’à la musique contemporaine. Il s’agit bien d’une attirance (inconsciente?) pour les derniers " mots " des musiciens.
Avez-vous enregistré vos disques grâce à des opportunités ou bien après une certaine maturation ?
Aucun disque n’a été le témoin d’une opportunité. Y compris les albums consacrés à Busoni, Enesco, Messiaen, Cage… Chaque disque est l’aboutis sement d’un long travail et parfois de plusieurs années de pratique, jusqu’aux quatre-mains de Schubert gravés aux côtés de Philippe Cassard et que j’avais pratiqués avec d’autres pianistes.
Quels sont les compositeurs dont vous ne jouez pas la musique ?
Les oeuvres de Prokofiev et de Rachmaninov, au demeurant fascinantes, sont absentes de mon répertoire. Je ne pense pas avoir la main pour les interpréter, et tant de pianistes le font si bien. En revanche, je suis attiré par la musique pour piano de Chostakovitch. Ses Préludes et Fugues opèrent une filiation directe avec Bach. Je joue de moins en moins Mozart et Haydn sur pianos modernes et de plus en plus sur pianoforte…
On vous sait proche de la musique française…
Plus proche de Debussy, assurément, que de Ravel. Ma culture, mes racines sont françaises et j’ai, en quelque sorte, importé ma " petite France " à Berlin. Le déclic s’est produit alors que je vivais en Allemagne depuis dix ans déjà ; je n’avais joué que de la musique allemande. J’ai soudain ressenti une grande nostalgie de la culture française. Mon album " Les Folies françaises " (Claves, 2008) en est le fruit. Couperin et Debussy me parlent : justement, interpréter cette musique, c’est parler français !