Le milieu musical français, souvent frileux, sceptique et méfiant envers les artistes surmédiatisés ou propulsés trop vite – du moins selon ses propres critères – dans le vedettariat international, a été le dernier à reconnaître Anna Netrebko. Alors qu’elle était déjà une diva adulée non seulement dans son pays natal mais en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et qu’en Autriche et en Allemagne sa popularité était celle d’une pop star, l’Hexagone restait récalcitrant devant le potentiel et les qualités réelles de cette cantatrice sans doute trop belle et trop célèbre. Il est vrai que la soprano russe a fait des débuts bien tardifs à l’Opéra de Paris, en mai 2008, avec la Juliette des Capulets de Bellini face au Roméo de Joyce DiDonato et dans des conditions très particulières : seulement trois mois avant la naissance de son petit garçon. Malgré des circonstances qui auraient pu handicaper sa prestation, le pari a été gagné : tant auprès du public que de la critique, le succès a été unanime.
Depuis, on ne l’a revue qu’une fois à l’Opéra Bastille, et à nouveau dans un emploi belcantiste, mais cette fois dans le registre de la comédie : Adina de L’Élixir d’amour dans la réjouissante production de Laurent Pelly, qui fut invitée au Mariinsky de Saint-Pétersbourg par Valery Gergiev, pour elle, la saison dernière… À Paris toujours, Anna aurait dû aborder Elettra dans Idoménée de Mozart aux côtés de Rolando Villazon, son partenaire fétiche d’alors. Hélas, le projet capota pour les deux chanteurs. Elle avait aussi été sollicitée pour le nouveau Faust de la Bastille où elle se réjouissait de retrouver un de ses partenaires préférés, Roberto Alagna : mais l’offre de Paris se concrétisait à peine que l’ambitieux Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera de New York, lui proposait d’ouvrir la saison de son théâtre avec Anna Bolenade Donizetti, exactement à la même période. Refuse-t-on pareil projet ? "Je n’ai pas pu résister à Bolena", confesse-t-elle, en cet après-midi de février où elle nous reçoit au premier étage d’un restaurant viennois, non loin de son domicile. Pour autant, rien de perdu pour Paris ! "J’espère être à Garnier pour un nouveau Don Pasquale, s’empresse-t-elle d’ajouter, un Don Pasquale signé Laurent Pelly, ce qui m’enchante, tant j’ai adoré son Élixir !" En attendant, la Salle Gaveau risque d’être trop petite, le 3 mai prochain, pour accueillir son récital parisien – un programme de mélodies russes qui reprend pour l’essentiel celui du Festival de Salzbourg 2010 avec Daniel Barenboim. Cette fois, Anna Netrebko sera accompagnée par une pianiste qu’elle apprécie beaucoup car "elle connaît parfaitement cette musique" : Elena Bashkirova, l’épouse du maestro.
L’aventure de Tatiana
Étrange rapport que celui de Netrebko avec son répertoire natal. Quand tant d’artistes russes défendent avec cœur et ardeur les opéras de Tchaïkovski ou de Rimski-Korsakov, elle avoue que sa voix n’est pas faite pour ce répertoire, qu’elle n’a in fine que peu chanté : mis à part les délicieuses Ludmila (Rouslan et Ludmila de Glinka), Ninetta (L’Amour des trois oranges de Prokofiev) et Louisa (Les Fiançailles au couvent de Prokofiev), on retiendra surtout, dans son parcours, Natacha de Guerre et Paix, cette superbe héroïne de Tolstoï magnifiée par la muse de Prokofiev. Natacha lui a permis de débuter à La Scala, au Covent Garden et au Teatro Real de Madrid grâce aux tournées du Théâtre Mariinsky emmenées par Gergiev, puis lui a ouvert les portes du Metropolitan Opera de New York en 2002. Pour le reste, elle n’a guère apprécié La Fiancée du tsar de Rimski-Korsakov, qu’elle n’a chantée que deux fois à Saint-Pétersbourg, et c’est sur le tard qu’elle a abordé Iolanta de Tchaïkovski – à Baden-Baden à l’été 2010 avant une version triomphale au Festival de Salzbourg l’an passé, mais en concert. "C’est un ouvrage tellement difficile à mettre en scène qu’il est préférable de choisir cette solution", dit-elle. Paris devrait toutefois l’entendre dans Iolanta la saison prochaine (sous la direction d’Emmanuel Villaume) avec l’ami Evgeny Nikitin, ex-pensionnaire du Théâtre Mariinsky comme elle. "L’unique nouveau rôle russe que j’envisage, confie Anna, est Tatiana dans Eugène Onéguine. Je le testerai d’abord à l’Opéra de Vienne, dans une vieille production où – miracle ! – on m’offre l’Onéguine de Dmitri Hvorostovsky." Tatiana est un rôle phare dans la carrière d’une artiste slave, tant les mots de Pouchkine sertis par Tchaïkovski exhalent l’âme russe ; l’aventure de Tatiana se poursuivra à New York sous la direction du grand manitou Valery Gergiev, dans une mise en scène de Deborah Warner créée l’an passé à Londres. "Je sais que c’est un spectacle plutôt traditionnel, mais c’est ce que nous aimons pour cet opéra, nous les Russes, et Deborah, avec qui j’ai aimé discuter du projet, est une immense femme de théâtre." Elle doute cependant : "Je ne suis pas certaine que Tatiana me convienne idéalement. Jusqu’à présent, je trouvais que la tessiture était trop grave pour moi, mais je vais essayer. En revanche, pas question de m’attaquer à Lisa deLa Dame de Pique, qui exige une voix plus lourde."
"Qu’est-il arrivé aux voix ?"
Ses véritables affinités, c’est avec Mozart que la toute jeune Anna les a trouvées vers quinze ans, alors qu’elle prenait des leçons de chant dans un collège musical de Saint-Pétersbourg. Enfant, dans sa ville natale de Krasnodar – à plus de 1 000 kilomètres au sud de Moscou, sur les marches du Caucase -, elle rêvait de monter sur les planches comme actrice, danseuse ou diva d’opérette, n’ayant découvert l’opéra que lors d’une représentation au Théâtre Mariinsky. C’est à ce moment-là qu’elle a décidé de devenir cantatrice. "J’ignore pourquoi mais je me suis immédiatement sentie en connexion avec Mozart : Chérubin ou la Comtesse, j’étais à l’aise dans cette musique. Plus tard, lorsque j’ai eu l’âge d’entrer au Conservatoire, on m’a dit que ma voix était petite mais présente, et qu’on me remarquait quand j’étais sur scène. Mon atout, c’était un instrument sain et propre ainsi qu’une très bonne oreille : cela m’a permis, très vite, de saisir instinctivement les spécificités stylistiques des différents répertoires, en particulier le chant italien." Affable, souriante, chaleureuse, la soprano est très lucide envers elle-même : "J’assimile tout ce que j’entends et je suis capable de reproduire très vite les informations perçues", juge-t-elle sans fausse modestie. En 1993, elle remporte le concours Glinka à Moscou puis auditionne devant Valery Gergiev dans… la Reine de la Nuit. Immédiatement, le chef lui fait confiance. "Alors que j’étais loin d’être à la hauteur, il n’a cessé de m’encourager : je lui dois tout. J’ai donc été engagée immédiatement au Mariinsky pour Barbarina des Noces de Figaro, que je n’ai finalement jamais chantée car le metteur en scène a demandé qu’on me donne Susanna !"
Grands et petits rôles s’enchaînent ainsi… et l’étudiante ne finit pas son cursus au Conservatoire. "Je suis une des rares de la troupe à n’avoir jamais appartenu à l’école de chant du Mariinsky ni travaillé avec Larissa Gergieva [la sœur de Valery Gergiev – Ndlr]. Quant à la Reine de la Nuit, je l’ai quand même chantée, mais à Riga : deux fois j’ai réussi les contre-fa, les deux autres, je les ai craqués. Je ne m’y suis plus risquée !" Mozart revient régulièrement dans la carrière d’Anna Netrebko : en 2002, Donna Anna de Don Giovanni lui ouvre les portes de Salzbourg et lance véritablement sa carrière internationale.
Le plus étonnant dans son parcours est peut-être la dextérité – unique pour une soprano russe – avec laquelle elle a intégré le style du chant italien, en particulier le bel canto. Comment a-t-elle réussi cet exploit ? D’abord elle a beaucoup écouté Callas, essayant de l’imiter quand elle avait dix-sept ans. Toutefois, c’est l’exemple de Mirella Freni qui lui a révélé la technique italienne : "Chaque fois que je l’écoutais attentivement, je m’améliorais." Plus tard, deux fois, elle s’est rendue chez Renata Scotto, à New York, pour une dizaine de leçons. "C’est elle qui m’a initiée au bel canto quand j’ai abordé Les Capulets et les Montaigus de Bellini. Je ne comprenais tout d’abord rien à ces longues mélodies que je croyais répétitives."
Outre Callas, son attirance pour les grands chanteurs du passé est intacte : "Eux savaient exactement comment aborder ce répertoire : Sutherland, Scotto, Gencer… PourAnna Bolena, mon modèle a surtout été le chef Gianandrea Gavazzeni, dont la direction indique exactement comment on doit chanter. Je crois qu’on a perdu la culture du bel canto aujourd’hui, où trop peu de chefs, mis à part Evelino Pido, comprennent la spécificité de cette musique et ses implications vocales. La Sonnambula, Norma et Anna Bolena ont été écrites pour la même voix : or, de nos jours, une chanteuse unique est incapable d’assumer ces trois rôles que Callas ou Sutherland pouvaient encore chanter. Pourquoi cela n’est-il plus possible aujourd’hui ? Qu’est-il arrivé aux voix, ou au style ? Les orchestres sont-ils trop fournis ? Je me pose la question… Et je continue à travailler pour me perfectionner : beaucoup de spécialistes trouvent que mon niveau est encore insuffisant techniquement et stylistiquement."
La lucidité de la cantatrice est une source continuelle d’étonnement : elle ne semble jamais satisfaite d’elle-même et trouve toujours un argument négatif lorsqu’on la complimente sur une de ses prestations : "Je dois être exigeante avec moi-même si je veux m’améliorer. S’endormir sur ses lauriers n’apporte rien de positif." On ose une louange à propos de sa récente Anna Bolena ? "Je pense que ma voix est à la fois trop légère et trop petite pour ce rôle", affirme-t-elle. Enfin, lorsqu’on l’interroge sur la qualité de son français (exceptionnel à l’époque où elle chantait Antonia des Contes d’Hoffmann d’Offenbach au Mariinsky, avec une articulation parfaite de chaque mot, ou même Teresa dans Benvenuto Cellini de Berlioz), elle élude systématiquement la question. Impossible de lui faire avouer qu’elle y avait un coach exceptionnel et (ou) qu’elle avait alors plus de temps pour perfectionner son français, passablement moins idiomatique quand elle a abordé Manon et Juliette dans les théâtres occidentaux…
"Callas était Callas : unique"
À Salzbourg, à l’été 2010, Anna était en larmes après l’ultime représentation de Roméo et Juliette. C’était, dit-elle, la dernière fois qu’elle chantait un rôle pour lequel elle se considère désormais trop vieille. Deux ans après, elle confirme que quarante ans sont "la limite d’âge pour y être crédible". L’évolution vers de nouvelles héroïnes est inéluctable : elle va aborder Marguerite (Faust) dès l’année prochaine et va peu à peu renouveler complètement son répertoire. Son agenda des trois ou quatre prochaines années croule sous les prises de rôles : "Parce qu’il faut garder quelques rôles plus légers, je conserve Norina (Don Pasquale) et Adina (L’Élixir d’amour), mais je crois qu’il faudra renoncer à Lucia di Lammermoor, que j’aimerais interpréter de façon différente alors que le public préfère entendre une vraie colorature, ce que je ne suis pas. Callas ne l’était certes pas non plus, mais Callas était Callas : unique. Et Joan Sutherland avait une parfaite technique de colorature, que je n’ai pas. Je ne saurais me comparer ni à l’une ni à l’autre."
Dorénavant, son but est de chanter Verdi. Mais sans forcer sa voix, avec naturel, souplesse et musicalité – selon les critères du pur bel canto. "Je veux chanter Verdi de manière irréprochable ou pas du tout !" lance-t-elle… En décembre 2013, elle se risquera au Trouvère à Berlin : "La tessiture de Leonora est un peu plus basse que celle de Lucia mais exige une technique identique." Puis, dans les prochaines années, l’ambition majeure sera Norma, pour laquelle elle a déjà un projet… mais secret. Enfin, elle se dit certaine que La Somnambule convient idéalement à une soprano lyrique – le rendez-vous semble pris. "Je suis en train de préparer une série de concerts avec deux programmes totalement nouveaux qui sont en train de mijoter tout doucement : l’un entièrement consacré à Verdi (dont un récital avec Gianandrea Noseda pour Deutsche Grammophon) et l’autre au vérisme. À la fin de cette année, j’aurai un répertoire tout neuf. Certes, je ne vais pas devenir une soprano dramatique du jour au lendemain, mais je m’oriente définitivement vers le lirico spinto. Je travaille ma technique sur le médium et le grave, ce qui me permettra d’aborder Manon Lescaut à Munich en 2013 avec le Des Grieux idéal de Jonas Kaufmann, qui a tout pour lui : la voix, le style, la technique, le physique et le charisme. L’avoir pour partenaire est un vrai bonheur quand je repense à nosTraviata ensemble au Covent Garden en 2008."
À propos de charisme et de physique, qu’en est-il de sa relation avec Rolando Villazon ? Le couple glamour qu’elle formait il y a peu à la scène avec le ténor appartient-il définitivement au passé ? La réponse sera diplomatique. "Dans certains rôles, notre entente était parfaite, avoue Anna, et nous nous complétions idéalement pour former un couple romantique, même si nous avons toujours tenu à avoir aussi des partenaires différents. Je suis heureuse que Rolando ait retrouvé sa forme après les moments difficiles qu’il a traversés, mais nos carrières semblent se diriger dans des directions opposées : il se tourne maintenant vers des rôles plus légers alors que mon répertoire devient plus dramatique, avec des rôles que je n’aurais jamais envisagés il y a deux ou trois ans…"
Aussi populaire que Madonna
Certes, si Verdi et de nouveaux personnages l’attirent, Mozart n’a pas pour autant disparu de l’agenda de Netrebko ; il y reviendra même dès que nécessaire. "Voilà trop longtemps que Donna Anna est le seul Mozart qui reste à mon répertoire, glisse-t-elle, c’est pourquoi j’ai finalement accepté d’aborder la Comtesse dans Les Noces de Figaro, un personnage avec lequel je ne me sentais pourtant aucune affinité jusqu’ici. Au moment où je fais évoluer mon répertoire et aborde des rôles plus lourds, il me semble indispensable de préserver la flexibilité de la voix avec Mozart. La Comtesse sera donc la bienvenue." La prise de rôle s’effectuera en mai 2013 à Baden-Baden, aux côtés du baryton uruguayen Erwin Schrott, qu’elle a épousé en 2008. "À l’exception de quelques concerts que nous donnons ensemble, j’ai peu l’occasion de partager l’affiche avec Erwin car il est très difficile d’associer une soprano et un baryton-basse dans nos répertoires respectifs, mis à part peut-être Don Giovanni… Mais nous ne sommes jamais dans les mêmes productions, lui à Salzbourg, Munich ou Covent Garden, moi à la Scala et à Zurich… Je crois que les directeurs n’aiment guère engager des couples de chanteurs, et je respecte ce point de vue."
Trouver un juste équilibre entre carrière et vie privée est actuellement le souci majeur d’Anna Netrebko, qui se considère comme "une femme heureuse" que la maternité a transformée. Une sorte de plénitude se lit même sur son visage. Elle doit pourtant faire face à ses nombreux engagements, sans négliger un mari qui voyage autant qu’elle et son fils Tiago, trois ans et demi, qui est à la maternelle. "Quand je m’absente quelques jours, il reste à Vienne, mais quand j’ai de longues périodes à l’étranger, à New York, par exemple, il m’accompagne. Il faudra trouver une autre solution quand il ira à l’école. Certes, la famille est importante et j’aimerais passer plus de temps avec mon mari et mon fils, mais j’ai aussi une responsabilité envers mes contrats : je travaille beaucoup et je passe mon temps dans les avions pour rejoindre l’un ou l’autre dès que j’ai un jour libre. Ainsi, demain, je fais un aller-retour à Londres où Erwin chante Don Giovanni – parce que je lui manque. Mais cela m’oblige à laisser mon fils… et je culpabilise : ce n’est pas bon pour lui de rester trop souvent sans voir son père et sa mère."
Cependant, après le déferlement médiatique dont elle a été l’objet – et la victime – pendant quelques années, surtout en Allemagne et en Autriche où elle était harcelée par la presse "people" commentant à longueur de colonne ses moindres faits et gestes comme une pop star, les choses se sont calmées. Certes, elle reste là-bas aussi populaire que Madonna ou Lady Gaga, mais elle arrive à se protéger et à mener une vie normale. "La notoriété n’a jamais été un but, mais un moyen." Elle reconnaît qu’au début, quand elle a été prise sous contrat par Deutsche Grammophon, elle s’est prêtée de bonne grâce à la campagne de publicité "nécessaire pour se faire connaître, afin de vendre des disques". Mais personne n’avait prévu le raz-de-marée qui a déferlé. À une certaine époque, elle se refusait même à ouvrir un journal. Pour résister à une pression aussi forte, gérer sa carrière et conserver son intégrité artistique en gardant la tête froide, il fallait un solide équilibre et une intelligence hors du commun. Le résultat aurait pu être dévastateur pour une cantatrice moins professionnelle. Heureusement, quand la gloire lui est tombée dessus, Anna Netrebko avait déjà quasiment dix ans de carrière au Théâtre Mariinsky derrière elle : artistiquement, elle était prête. Aujourd’hui, elle l’est plus que jamais pour entamer sa lente et sûre métamorphose. La France saura-t-elle saisir le phénomène ?
Anna Netrebko : Une étoile… et pour longtemps
Radio Classique
Alors qu’Anna Netrebko est une star adulée dans plusieurs pays, la France, curieusement, n'a pas encore totalement reconnu l'immense talent de la soprano.