La « Grande Messe en ut » de Mozart

Quand Mozart écrit la « Grande Messe KV 427 », il est enfin libre. L’œuvre mani­feste cette indépendance : lyrique et spirituelle, pieuse et sensuelle. Un véritable défi pour l’interprète.

Etonnant pour un tel chef-d’œuvre : il n’exis­te aucun enregistrement mono de référence de la Grande Messe en ut. Il faut attendre 1959 pour que Deutsche Grammophon ait l’idée de confier la partition à Ferenc Fricsay. Ce disque émouvant, régulièrement réédité, a longtemps servi d’étalon, mais il a vieilli. L’Orchestre de la RIAS de Berlin n’est pas dans son meilleur jour et le style vocal, tout comme la prise de son, accusent leur âge.
Peu de versions paraissent après celle de Fricsay : signalons tout de même celles de Wolfgang Gönnenwein chez EMI (1963, pour Edith Mathis) ou de Colin Davis chez Philips (1971), également décevantes. En 1973 s’imposait pour un temps le disque de Raymond Leppard (EMI). On comprend la fascination pour les solos de Kiri Te Kanawa, mais la direction et le chœur plombent l’ensemble de manière irrémédiable. On ne s’étendra pas outre mesure sur les nombreuses versions à gros effectif routinières ou hors sujet, telles celles de James Levine (DG), Georg Solti (Decca), Franz Welser-Möst (EMI) ou Robert Shaw (Telarc), pour retenir deux versions hors normes. Celle de Karajan, enregistrée sur le tard par DG (en 1981) et qui possède une élévation et un charme cruellement absents des nombreux Requiem du grand chef autrichien. L’autre interprétation " énorme " retenue pour notre écoute en aveugle por­te la marque de Leonard Bernstein, capté en " live " en 1990 : un engagement de tous les instants, une subjectivité exacerbée, un souffle hors du commun ; jusqu’à l’overdose ?
D’autres chefs se sont engagés dans des voies plus modestes : ainsi Neville Marriner qui, par deux fois pour Philips (1979 et 1993), a su rester fidèle à son idéal de mesure et de séduction. Nous retenons sa première tentative, qui permet de retrouver l’Academy of St. Martin-in-the-Fields à la grande époque. Michel Corboz est également récidiviste. Pour Erato en 1977 et surtout Cascavelle en 1989, le Suisse imprime sa marque (recueillement, humanisme) sans que ses versions puissent s’imposer parmi les meilleures. En utilisant des versions révisées de la partition, Claudio Abbado (Sony) et Helmuth Rilling (Hänssler, 1991 puis 2005) ne réussissent pas à convain­cre de la valeur de leurs options. On écartera aussi Peter Schreier (Philips, 1989), plus percutant dans le Requiem qu’ici.
Restent donc les tentatives sur instruments anciens. La première date de 1985, elle est signée Nikolaus Harnoncourt. Impossible d’exclure cette lecture très théâtrale de notre écoute. Si l’on peut faire facilement l’impasse sur les versions de William Christie (Erato), inaboutie, et de Peter Neumann (Virgin), meilleur dans les petites messes, c’est un peu à regret que nous écartons par contre celle de Christopher Hogwood (Decca, 1988), qu’il faut connaître pour son chœur d’enfants mais qui peut paraître glaciale à la réécoute. John Eliot Gardiner (Philips, 1986), lui, s’impose par sa plasticité sans égale. On le retiendra pour la confrontation finale, en espérant que cette beauté n’est pas factice. Lui aussi à la tête d’un très beau chœur, Philippe Herreweghe a enregistré pour Harmonia Mundi (1991) une version plus intérieure, souvent citée en référence. Saura-t-elle nous convain­cre ? Parmi les CD récents, nous en avons sélectionné deux, complémentaires, pour notre écoute en aveugle. D’abord celui de Paul McCreesh (Archiv, 2004), d’une clarté polyphonique exemplaire, puis celui de Louis Langrée (Virgin 2006), avec Natalie Dessay et Le Concert d’Astrée.

Les huit versions

L’enregistrement de Leonard Bernstein sera une immense déception, partagée par tous. PV est le plus sévère : " Les chœurs sont épais et braillards ! Et le "Gloria" a l’air d’une déclaration de guerre… " Un mot revient dans toutes les bouches : " extérieur ". Au mieux il s’agit d’une " performance " (ET), d’un exercice " piétiste " (PV), au pire " cela fait mal à la tête " (BD). Personne, ce jour-là, n’adhère donc à cette " perspective sonore immense, plus proche de Poulenc que de Mozart " (BD), qui avait tant séduit lors de l’écoute en aveugle de Répertoire en juin 1997 (n° 103). Ce " live " survolté exige probablement une réceptivité particulière et une écoute en continu.
Nikolaus Harnoncourt est moins rapidement rejeté. BD en apprécie " la rhétorique, le tourbillon d’émotions " et PV en souligne " l’efficacité ", même s’il regrette très vite que " la soprano se [croie] à l’opéra plus qu’à l’église ". BD et ET seront frappés par l’aspect " rustique, presque paysan " conféré à la Messe, qui fait par moments songer à Haydn. Mais " les trop nombreuses intentions conduisent à la panique " (ET), d’autant que " la réverbération noie toute la polyphonie ", ajoute PV, qui conclut : " La réalisation n’est pas à la hauteur de la conception. " À refaire ?

Imperfections

Difficile d’être vraiment fâché par l’enregistrement de Neville Marriner : c’est " dirigé avec goût et finesse ", dira PV. Mais " cette élégance impeccable confine au survol " pour ET, tandis que, pour BD, la soprano Margaret Marshall de l’" Et incarnatus " ne possède " ni le caractère, ni l’élévation requis " (BD). C’est un point faible car, entre un " Gloria " " allègre " (PV), " naturel et d’un format haendélien bien venu " (BD) et un " Kyrie " " très clair et posé " (ET), Marriner demeure une bonne version " classique " (BD), qui joue sans grande surprise la carte de la messe sage et recueillie.
La Messe en ut mineur de Louis Langrée aurait probablement rallié plus de suffrages si elle n’avait souffert d’une prise de son qualifiée de " franchement artificielle " par ET. On est ici, c’est clair, dans " l’effet " (PV), avec un chef qui " pousse tout le temps, au risque de forcer " (BD). Dans le " Kyrie ", ET apprécie ainsi " la clarté et la tonicité dramatique " qui relèvent, pour BD, d’une " conception plus archaïsante que celle des autres versions ". Le " Gloria " souffre plus de ce traitement, que PV trouve " martial et raide, et chanté par un chœur pas exceptionnel ", dont BD apprécie " l’énergie bien calculée mais trop préméditée ", et qui ne convainc vraiment qu’ET par " ses couleurs, sa fluidité et un enthousiasme convenant bien à l’extériorité du "Gloria" ". Dans l’" Et incarnatus " de Natalie Dessay, on apprécie " les petits ornements " (ET), les " très nombreuses nuances qui viennent étoffer une voix cependant assez pauvre en couleurs " (PV). Pour BD, cela " manque de simplicité, d’autant que l’orchestre demeure indifférent ". Cette petite prestation de Natalie Dessay et la curieuse prise de son font reculer encore cette version dans le classement.

Débats

C’est surtout ET qui va défendre l’enregistrement de Herbert von Karajan. Il apprécie dès l’introduction " le son lâché de l’orchestre, une sorte de détente dans la concentration qui autorise une puissance formidable ". Les premières impressions de PV sont nettement moins enthousiastes : " Ce chœur est monstrueux ! Tout est noyé dans un legato généralisé ! " Il reconnaît pourtant que " le ton ne manque pas de conviction ", tout comme BD, qui apprécie " l’élévation surgissant de cette vision océanique ". Chacun souligne la particularité d’un " Et incarnatus " où l’orchestre " porte littéralement " (ET) la " petite voix " (BD) de Barbara Hendricks. Un peu trop pour PV qui n’entend " aucun échange de la soprano avec les bois " et qui récuse ce " ton sulpicien ". Même s’il admet les réserves de BD et PV, ET persiste : " Je suis au regret d’avouer que j’aime beaucoup… " Mais on n’est manifestement pas obligé de succomber aux charmes de Karajan.
Logiquement, la version de Philippe Herreweghe verra s’inverser les positions. PV salue d’entrée " le chœur admirable, la ferveur et l’intériorité " du " Kyrie " ; BD en admire " la plastique parfaite, le recueillement et la douceur ", même s’il juge cette entrée " hors style, très peu rococo ". ET, quant à lui, " reste extérieur " à ces " phrasés très, trop articulés, qui ne donnent pas corps à la musique ". Il nuancera ensuite son jugement, trouvant le " Gloria " " très bien fait, mais calculé ", et saluera, dans l’" Et incarnatus ", " un orchestre curieusement plus passionnant que la voix ". PV, remarquant lui aussi " des tempos trop prudents ", finira par succomber devant la " souplesse " du " Gloria ", " l’animation intérieu­re " de l’" Et incarnatus " où " la musique se suffit à elle-même ". Comme le résume BD, " les défauts de cette version deviennent des qualités : retenue, caractère chambriste, intégration des voix et de l’orchestre ".

Splendeurs

Le " Kyrie " de Paul McCreesh fait presque l’unanimité : PV y entend enfin ce " mélange d’humilité et de grandeur " qu’il attend ici, obtenu par " un rendu finement nuancé et des contours parfaitement définis ". Il est rejoint par BD, ému par ce climat " sombre et véhément ". Seule réserve d’ET : " La mise en scène est un peu trop démonstrative. " Le caractère qu’il juge globalement " terrestre " de cette version le laissera d’ailleurs à l’écart de l’enthousiasme de BD et PV. Ce dernier n’en finit pas d’admirer " la qualité de la réalisation chorale, la pulsation jamais précipitée bien que rapide du "Gloria" " et, dans l’" Et incarnatus ", " les couleurs magnifiques de l’orchestre, presque plus intéressantes que la voix de Camilla Tilling ". Egalement séduit, BD nuancera toutefois : " On est plus proche d’Acis et Galatée de Haendel que d’une messe de Mozart… "ET s’emballera pour le " Kyrie " de John Eliot Gardiner : il entend ici " du suspense, des moments de plénitude : il y a toujours une ligne orchestrale ou vocale pour relancer l’intérêt ". Mais il regrettera parfois un certain " confort général " qu’il n’entendait pas chez Karajan. BD, lui, y entend plutôt une " pompe bienvenue qui n’empêche pas l’humanité de se déployer, ni la clarté polyphonique ". Sa vraie réserve : " un léger ennui qui peut se dégager ", notamment dans l’" Et incarnatus ", " sans réelle élévation ". Mais PV sera, lui, constam­ment séduit. D’abord par " la réalisation exceptionnelle, le raffinement du chœur comme de l’orchestre ". Mais surtout par un climat où " la ferveur se mêle à la tendresse ", osant la " colère " dans le " Kyrie ", la " clarté démonstrative " dans le " Gloria " ou la " délicatesse séraphique " pour l’" Et incarnatus ". Gardiner s’impose ainsi, surtout par sa perfection sonore, dans la discographie actuelle, mais nos trois auditeurs concluent tout de même que la version susceptible de rallier tous les suffrages reste encore à enregistrer.

LE BILAN

1. John Eliot Gardiner
Philips 4202102
1986
2. Paul McCreesh
Archiv 477 5744
2004
3. Philippe Herreweghe
Harmonia Mundi HMC801393
1991
4. Herbert von Karajan
DG 4390122
1981
5. Louis Langrée
Virgin Classics 3593052
2006
6. Neville Marriner
Philips 446197-2
1979
7. Nikolaus Harnoncourt
Teldec 13 CD 3984218852
1985
8. Leonard Bernstein
DG 6 CD 4776697
1990