Benoît Duteurtre : « Paris a été au cœur de la vie artistique mondiale, aussi bien dans les années 1900 que dans les années 1920 »

C’est en véritable passionné que Benoît Duteurtre nous invite à découvrir la Belle Époque et les Années folles, deux ères emblématiques où l’insouciance, la joie de vivre et le goût du plaisir furent au cœur de la vie française et parisienne. A travers ce Dictionnaire amoureux, Benoît Duteurtre s’intéresse tout particulièrement aux artistes emblématiques de ces périodes, et aux origines d’un patrimoine culturel unique. Elodie Fondacci s’est entretenue avec Benoît Duteurtre.

E. F : Benoît Duteurtre, bonjour.
Vous êtes écrivain, critique musical, et vous publiez chez Plon un livre qui m’a enchantée : Le Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années folles.
Vous avez choisi d’englober dans un même élan ces deux périodes, que pourtant les historiens séparent généralement, puisqu’elles sont troublées par le gouffre de la Grande Guerre. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?

 

B. D : Il me semble qu’il y a une vraie continuité entre ces deux temps au cours desquels Paris a été au cœur de la vie artistique mondiale, aussi bien dans les années 1900 que dans les années 1920, après la guerre.
Continuité d’abord à travers les personnages. Picasso, André Gide, Stravinsky sont des hommes très importants de la Belle Époque et sont à nouveau les personnages centraux de la vie culturelle de l’après-guerre.
Continuité aussi parce qu’on retrouve dans ces deux grands moments de l’histoire de France et spécialement de l’histoire de Paris, une même forme de légèreté et d’hédonisme, une même culture du plaisir.

 

E. F : C’est en effet deux périodes qui sont perçues comme radieuses et insouciantes.

 

B. D : Oui. Evidemment ce sont deux périodes qui finissent mal. La Belle Époque, radieuse, sensuelle, va s’achever, de façon assez inattendue d’ailleurs, avec la Première Guerre mondiale. Puis les Années folles vont conduire vers les années 30 et vers la Deuxième Guerre mondiale. Mais la Belle Époque, c’est vraiment la quête d’une forme de sensualité qui va très bien avec l’Art nouveau qui règne à cette époque-là : le culte de la courbe et de l’ondulation, les danses de Loïe Fuller et toutes les choses très raffinées de 1900.
Quant aux Années folles, elles représentent le culte d’une modernité plus joyeuse, plus incisive, plus Art déco qui passe par le music-hall. Mais là encore, ça se fait écho dans l’idée que le summum de la culture est peut-être une forme de joie de vivre et de goût du plaisir, et non pas une chose mélancolique comme ça pouvait être à l’époque du romantisme.

 

E. F : Le goût de l’absurde et de l’extravagance caractérise d’ailleurs ces deux périodes. Un goût qu’on va retrouver dans la littérature. Vous m’avez donné envie de relire Alphonse Allais !

 

B. D : Le merveilleux Alphonse Allais… Il est très intéressant parce qu’il résume assez bien ce mouvement.
Il a fait partie de ces groupes d’étudiants qu’on appelait les zutistes, les hydropathes, les fumistes, qui se sont développés dans les années 1870-1980, qui ont tous émigré vers le Chat noir sur la Butte Montmartre et qui ont été à l’origine de toutes les choses les plus extravagantes comme le dadaïsme et le surréalisme.
Et Alphonse Allais, c’est l’humoriste qui est en même temps tellement passionné par les inventions, qu’il invente plein de choses de l’art moderne juste pour s’amuser ! Il est notamment à l’origine des fameux tableaux monochromes qu’on prête à Malévitch ou à Yves Klein. Alphonse Allais les réalise déjà avant 1900, avec des choses qui s’appellent par exemple « Premières communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige», donc c’est tout blanc. Ou « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge », une toile toute rouge ! Il fait à la fois l’avant garde qui n’existe pas encore, et en même temps il s’en moque déjà. Il la déconstruit tout en la créant.

 

E. F : Ces deux périodes-là sont le seuil de toutes les modernités artistiques et notamment musicales. Quand on est mélomane, on se régale à lire votre Dictionnaire amoureux puisque tous les musiciens sont là : Fauré, Stravinsky, Ravel, Satie… et surtout Debussy dont vous dites « Je lui dois ma passion de la Belle Époque et plus généralement celle de la musique ».

 

B. D : Oui, c’est vrai. Comme beaucoup d’enfants, j’ai fait de la musique : j’ai fait du piano, et j’étais petit chanteur aussi. La musique était importante pour moi, mais j’avais une culture très classique et romantique, comme tout le monde. Puis un jour, lorsque j’étais adolescent, j’ai découvert un disque et une photo de Debussy. Un personnage très 1900 avec sa barbe, pas du tout la figure de l’artiste romantique habituel. Il m’a ouvert tout d’un coup une nouvelle porte dans l’histoire musicale, une porte où tout n’était que recherche de sensualité, d’harmonie étrange, de raffinement et de couleurs sonores. C’est vraiment là que j’ai commencé à aimer la musique. A travers lui, j’ai découvert tout un monde qui était presque encore le monde de nos arrière-grands-parents. Le temps des premières photos, des premiers téléphones, des premiers phonos. On a d’ailleurs quelques enregistrements de Debussy. Cette frontière du temps m’a toujours enchanté.
C’est vrai que Debussy, pour moi, est le grand inventeur de la modernité musicale. De même que Monet est pour moi le grand inventeur de la modernité picturale. Ils sont très présents dans ce livre, même si ce n’est pas la même génération. Il m’a accompagné toute ma vie et je lui dois l’amour de la musique qui est très importante pour moi. C’est sans doute pour cela que je l’ai légèrement favorisée dans ce dans ce livre. D’abord avec la Sainte Trinité : les trois entrées sur Debussy, Ravel, Fauré – et ensuite avec Satie qui est le personnage 1900 par excellence. Puis avec des personnages secondaires qui sont plutôt du côté de l’opérette comme Messager ou Reynaldo Hahn, mais qui sont très emblématiques de 1900 parce qu’ils sont à la fois wagnériens, savants, grands musiciens, chefs d’orchestre et en même temps compositeurs de petites chansonnettes dans des opérettes comme Véronique ou Ciboulette.

 

E. F : D’ailleurs, la musique légère prend une place folle dans votre livre. Vous évoquez les opérettes, la chanson loufoque, la chanson « idiote » même ?

 

B. D : Oui, la chanson idiote est un genre effectivement.
Aujourd’hui les Français croient que la chanson, c’est un truc qui a été inventé par les Américains, et que les Français essaient de faire pareil avec plus ou moins de succès. Or, la chanson, en tant que spectacle et que genre universel, est née à Paris, au café-concert, un peu avant la Belle Époque, et plutôt sous le Second Empire. Puis elle s’est développée d’une façon extraordinaire dans les années 1900. Des grands lieux de Paris comme le Moulin Rouge, le Bataclan et beaucoup d’autres endroits, étaient les cœurs mondiaux de la chanson, avec des tas de genres très différenciés. Il y avait la chanson réaliste, la chanson excentrique, la chanson idiote et toute une palette d’artistes qui avaient des gloires internationales. Par exemple, Yvette Guilbert qui était la reine des diseuses, était aussi connue aux États-Unis qu’en France. Elle enregistrait là-bas, et était aussi l’amie de Sigmund Freud. Et on peut dire que le music-hall et le café-concert étaient au cœur de la vie, du divertissement et de la civilisation de cette époque-là.
J’ai voulu le remettre en valeur parce que les Français l’ont complètement oublié. Ils croient que la chanson est américaine ou au mieux, ils croient que ça a commencé avec Édith Piaf et Charles Aznavour. Alors qu’en fait, c’est presque la fin d’un siècle où la chanson parisienne est à son âge d’or. Et c’est cet âge d’or là que j’ai voulu aussi remettre en valeur avec Chevallier, avec Mistinguett et avec les grandes revues des années 1920.

E. F : On dispose d’ailleurs de quelques photos ou films de ces artistes

 

B. D : Oui, c’est à la frontière du temps. On a quelques images mais pas trop non plus. Alors ces quelques petites traces donnent un côté plus mystérieux, plus fascinant encore à cette époque-là.

 

E. F : Vous écrivez que c’est un passé « proche et lointain » à la fois.

 

B. D : Cette proximité je l’ai d’autant plus ressentie et mesurée pendant le confinement où je me baladais beaucoup dans Paris. Il y a tous les théâtres du boulevard, tous les anciens music-halls, les gares, les brasseries, les jardins publics ! Ce sont dans la ville des empreintes tellement fortes des années 1900-1930 ! On n’y fait même pas attention tellement on baigne au quotidien dans ces décors, que malheureusement parfois, les autorités et les administrations municipales ne respectent pas assez. Du moins à mon goût. Mais qu’on le veuille ou non, on vit dans une sorte de décor 1900 à Paris.

 

E. F : D’ailleurs, ça n’est pas un hasard si vous avez commencé votre dictionnaire par l’entrée « Âge d’or ». C’est un âge d’or pour vous. C’est un âge d’or pour tout le monde.

 

B. D : C’est en tout cas un âge d’or pour les touristes. Quand ils viennent à Paris, ils ne cherchent pas spécialement Jean Nouvel ou la Grande Arche. Pour eux, Paris c’est la ville de 1900, de la peinture moderne, de la butte Montmartre, du Moulin Rouge… C’est resté et on ne s’en défera pas, donc autant cultiver et mettre en valeur ce fabuleux patrimoine.

 

E. F : Cette période est aussi celle du foisonnement des idées. Toutes sortes d’inventions vont naître. Du gramophone au cinéma des frères Lumière en passant par les premières bicyclettes.

 

B. D : Oui, et ça m’a toujours fasciné. En même temps que je découvrais Debussy, je découvrais vraiment ce monde des inventeurs. Mais ce n’étaient pas des inventeurs devant des ordinateurs, avec des processus extrêmement sophistiqués. Ils avaient un côté bricoleur et c’est ça qui me plaisait bien. Quand Clément Ader réussit à faire décoller de deux centimètres son espèce d’appareil improbable qui va devenir l’avion, quand le téléphone se développe, et quand la radio se développe, il y a encore un petit côté artisanal et légèrement foireux qui fait aussi tout le charme de ces nouveautés. Et en même temps, c’est là que se créent tous ces instruments qui vont devenir ceux de notre vie quotidienne. Effectivement, le vélo n’a pas commencé à Paris avec le Vélib’. La bicyclette à proprement parler reflète les années 1900, avec le premier Tour de France. A cette période, cette folie du vélo s’empare de toute une partie de la population.

 

E. F : Les années 1900 à 1930 sont un temps privilégié d’échange entre les artistes de toutes les disciplines, où peintres, écrivains et musiciens vont avoir beaucoup de liens. Ce qui incarne ça le mieux, ce sont les Ballets russes.

 

B. D : Oui, d’ailleurs l’entrée sur les ballets en général est sûrement celle que j’ai pris le plus de plaisir à écrire parce que c’est une époque où le ballet était effectivement le domaine qui servait de fusion et de rencontre à tous les arts. Ce sont les Ballets russes qui, en quelque sorte, inventent ça grâce à Diaghilev qui fait travailler ensemble Picasso et Stravinsky et qui allie les grands peintres russes avec des écrivains français comme Cocteau.
Ce rêve de rencontres des arts ne va pas se limiter aux Ballets russes. Il va se développer d’une façon extraordinaire avec notamment les Ballets suédois qui vont créer Les Mariés de la Tour Eiffel ou qui vont faire La Création du monde de Darius Milhaud avec des décors de Fernand Léger sur un poème de Blaise Cendrars.
Toutes ces rencontres merveilleuses font aussi la grandeur exceptionnelle de cette époque.

 

Dictionnaire amoureux de la Belle Epoque et des Années folles
Benoît Duteurtre
Éditeur : PLON

 

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