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Le « Concerto pour piano n° 1 » de Liszt


octobre 2011 - par Jérémie Bigorie - Article paru dans le N°136 de Classica


Le « Concerto pour piano n° 1 » exige du soliste et du chef une réelle complicité. C’est vrai de tout concerto, mais ici plus que jamais. Qui y parviendra ?

Des deux concertos pour piano de Liszt, le premier, véritable pilier du répertoire concertant, a toujours eu les faveurs des pianistes, au concert comme au disque. Sa durée ramassée et son impact immédiat auprès du public lui attirent la sympathie d'interprètes souvent moins familiers du reste de son œuvre. Le choix semble a priori difficile compte tenu de l'importante discographie (150 versions environ !) et des noms prestigieux qui s'y sont illustrés. Les huit versions que nous avons retenues sont postérieures à 1960.
Parmi les références du passé, un grand nombre est désormais disponible dans des coffrets économiques qui reprennent des ban­des de concerts d'après-guerre. La prise de son (mono) rend pénible l'écoute des versions d'Emil Gilels (1949) et Lazar Berman (1952), toutes deux avec Kiril Kondrachine (Brilliant) qui fit du Concerto en mi bémol une de ses spécialités. Des trois témoignages laissés par Arthur Rubin­stein, on écoutera en priorité l'enregistrement RCA de 1947 avec Antal Dorati, dans lequel " King Arthur " se départ de son flegme coutumier. On n'oubliera pas non plus les approches atypiques de Wilhelm Kempff (avec Anatole Fistoulari - DG) et Dinu Lipatti (avec Ernest Ansermet - EMI). Tout aussi inclassable, mais dans une autre veine, signalons le romantisme sans pareil de Samson François (avec Constantin Silvestri - EMI). On doit à Julius Katchen et Ataulfo Argenta une des meilleures versions des années 1950, abstraction faite de la précarité du son. Même en étant le mieux disposé à l'égard de Georges Cziffra (incomparable lisztien), comment ne pas tonner contre une capta­tion catastrophique qui disqualifie d'emblée ses deux prestations chez EMI (en 1957 avec Pierre Dervaux et en 1969 en famille avec son fils) ?
Plus discutable, notre choix d'écar­ter le " live " londonien de Sviatoslav Richter/Kiril Kondrachine (1961). Nous lui avons préféré le charisme colossal de Byron Janis (1962, toujours avec Kondrachi­ne, mais cette fois dirigeant l'Orchestre philharmonique de Moscou), qui constitue notre première sélection. Dix ans plus tard, Alfred Brendel réenregistre en 1972 avec Bernard Haitink et le Philharmo­nique de Londres (avec lequel le chef néerlandais signera une intégrale des poèmes symphoni­ques appelée à faire date) sa meilleure version des concertos, notre deuxième choix. Régulièrement réédités, les enregistrements de Lazar Berman (avec Carlo Maria Giulini/Vienne - DG) et Claudio Arrau (avec Colin Davis/LSO - Philips) sont très prisés par la critique qui vante leur hauteur de vue. Tiendront-ils le choc face à une nouvelle génération de pianistes avides d'en découdre avec le Premier de Liszt ? Parmi eux, Martha Argerich s'y illustra par deux fois. Nous avons retenu sa première version chez DG avec Claudio Abbado et le LSO (préférable à la seconde, plus routinière, avec Dutoit - EMI), où la jeune pianiste de vingt-sept ans fait montre d'un aplomb hors du commun. Egalement encensé en son temps (1987), le partenariat de Krystian Zimerman et de Seiji Ozawa/Boston (DG) nous a semblé incontournable dans cette confrontation.
Si l'offre s'est considérablement agrandie à partir des années 1980, les versions de qualité se font plus rares : neutres (Michel Béroff et Kurt Masur - EMI - et Jean-Yves Thibaudet avec Charles Dutoit - Decca), inabouties (Emanuel Ax et Esa-Pekka Salonen - Sony - et Yundi Li avec Colin Davis - DG), voire ratées (Leslie Howard et Karl Anton Rickenbacher - Hyperion - et Louis Lortie avec George Pehlivanian - Chandos).
Après avoir gravé des Études d'exécution transcendante qui l'imposaient comme une lisztienne de tout premier plan, Claire-Marie Le Guay nous livrait en 2002 sa vision des concertos accompagnée par la baguette attentive de Louis Langrée avec l'Orchestre philharmonique de Liège (Accord). Donnons-lui sa chance. Plus controversé, le benjamin de la liste, l'incontournable Lang Lang, a fait paraître en août dernier son récital " Liszt, my piano Hero " (Sony) incluant le concerto flanqué de partenaires de choix : Valery Gergiev et le Philharmonique de Vienne. Qu'il agace ou séduise, le prodige chinois ne laisse jamais indifférent ; parviendra-t-il à tirer son épingle du jeu face à ses illustres prédécesseurs ?

LES HUIT VERSIONS

La première déception de cette confrontation à l'aveugle est venue d'un enregistrement à la réputation pourtant bien établie : Claudio Arrau et Colin Davis. Nous l'avons même rejeté dès le premier mouvement, malgré " une attention portée à l'harmonie " (ET) et " l'expérience intérieure " ressentie par BD. Un ennui tenace s'empare de JB dès " l'introduction lénifiante de l'orchestre qu'on croirait écrite "molto pesante" ", quand PV déplore " un piano épais et maniéré ". Une vision au " style fin xixe " (BD) desservie par une prise de son étouffante, qui a visiblement plus de mal à trouver son public aujourd'hui.

Zimerman " tape "

Le binôme Krystian Zimerman et Seiji Ozawa, lui, ne s'accorde pas. Le chef nippon, d'ordinaire célébré pour son sens du rythme, se contente ici d'une " introduction banale " (PV). Il se fait vite dépasser par un " pianiste autoritaire qui tape avec rage sur son instrument " (JB). Plus cléments, BD et ET sont frappés par l'intensité du discours et l'engagement du soliste " qui, certes, n'hésite pas à étaler ses moyens ! " (ET). " Idéal pour une première écoute ", selon BD. Une fois de plus, les micros déséquilibrent la balance soliste/orchestre : " on est sur l'estrade ! " s'exclame BD... Le deuxième mouvement aura encore plus de mal à trouver ses défenseurs : un " or­chestre maladroit " (BD), des " aigus stridents " (ET) et " un piano qui tape ! " (PV). Pour brillant qu'il soit, notre concerto méritait tout de même un traitement plus soigné !
Les avis sont partagés après l'écou­te de la version Claire-Marie Le Guay et Louis Langrée. Le charme opère sur PV qui ne tarit pas d'élo­ges sur " un toucher aérien et des fins de phrases magnifiques " et JB, séduit avant tout par " une volonté de phraser les lignes mélodiques tout en pudeur ". Cette fluidité n'évite cependant pas une certaine " passivité ", voire un certain " manque de couleurs " (ET). L'enthousiasme persistant de PV (" quelle ambiguïté, quelle tension dans ce piano inquiet, bles­sé ! ") et JB (" belle expression et sin­cérité ") dans le mouvement lent ne gagnera pas le reste de l'équipe. ET, qui à aucun moment n'est " entré dedans ", résume le malaise général devant cette uniformité des couleurs en invoquant " une prise de son sans dynamique qui aplatit tout, à commencer par le piano ". Finalement, cette version ne tient pas ses promesses sur la durée et confirme, s'il en était besoin, qu'une prise de son piano/ orchestre demeure problématique, même au XXIe siècle...

Brendel wagnérien

Retour à un classique du disque avec Lazar Berman et Carlo Maria Giulini. " L'interprétation souple et déliée " (JB) du pianiste russe fait encore merveille, mais l'accompagnement orchestral suscite très vite de fortes réserves : " lourd et moyen " pour BD, " daté " pour PV. L'artiste donne la pleine mesure de son talent dans le solo du mouvement lent par sa nobles­se et son sens du phrasé salués par ET et BD. La partie récitatif man­que toutefois un peu de folie, peu portée il est vrai par les " trémolos bien lâches de l'orchestre " (JB). Le finale, en forme de marche, nous conforte dans l'idée d'un " pianiste racé " (BD) à " l'allure conquérante " (PV). Bref, cet enregistrement s'impose plus par les moments de grâce qu'offre le soliste que par l'accompagnement terne et vieilli du chef. La suite nous réserve heureusement des réalisations plus homogènes.
Alfred Brendel et Bernard Haitink, par exemple, sont bien décidés à accentuer l'ascendant germanique de la partition de Liszt. Les brumes wagnériennes envahissent à présent le studio : le piano est certes " massif " (JB), " puissant " pour BD, mais aussi " capable de changer de couleurs sans arrêt " (PV). ET souligne à son tour cette " puissance " et pointe une qualité qui faisait jusqu'à présent défaut aux versions précédentes : " l'orchestre est dans le même état d'esprit que le piano ". Le même ET regrette néanmoins " une importance trop prononcée aux notes "de remplissage", ce qui va à l'encontre du geste virtuose ". On tient là en effet " un piano incarné " (JB), qui a la faculté de " donner du poids au temps " (BD), mais en définitive une version trop ­typée pour prétendre se placer en tête du classement.

Martha Argerich, le feu d'artifice

Parmi nos trois versions de tête, celle de Lang Lang est une vraie découverte. Le pianiste est très à l'aise dans l'univers lisztien et nous délivre une " interprétation ludique qui surprend sans arrêt par ses cassures de rythmes " (JB). ET est happé par ce " piano méphistophélique, capable de folie, de ruptures et de gouffres dans l'adagio ". Hédoniste, BD savoure " un début spectaculaire avec un très bel orchestre porté par une prise de son remarquablement définie ". Plus sceptique, PV est incommo­dé par ce piano vedette, étranger au " caractère chambriste du concerto ". Le dernier mouvement, véritable " kermesse russe " (JB), rallie tous les suffrages par sa verve commu­ni­cative : " vivant, vif, époustouflant, virtuose ! Tout semble évident, facile, ludique ! " pour BD... Une excellente surprise, surclassée de peu par les deux finalistes.
Avec Byron Janis, une fois passé l'introduction orchestrale, " on regarde un véritable phénomène à l'œuvre " (JB). " Un piano d'une folle autorité " pour ET, " hallucinant d'autorité ", surenchérit BD. La verdeur et la rusticité des timbres de l'orchestre accentuent la singularité de cette version, mais " quel pianiste ! " (PV). Le mouvement lent n'est pas en reste : " véloce, tendu, très Prokofiev " selon BD, quand PV attire l'attention sur " la capacité d'animer la musique sans effet purement digital alors que la technique est fulgurante ". Une tension que l'on retrouvera tout le long du finale porté par un " orchestre tonitruant " (JB). PV trouve les mots jutes : " le grand concerto romantique ". Qu'ajouter de plus ?
Quasi ex aequo avec Janis/Kondrachine, Martha Argerich et Claudio Abbado nous livrent cependant la véritable référence attendue de l'œuvre. N'étaient les réserves émises par PV (" beaucoup d'effets, de volonté ; très démonstratif "), cette performance de 1968 n'a pas pris une ride et s'impose avant tout par " le partenariat le plus explosif de la liste " (JB). Les épithètes manquent pour qualifier le jeu hors norme de la pianiste : " une autorité incroyable, toujours inventive, et un orchestre très présent ". " Ça cravache ! " pour BD, particulièrement sensible au " déploiement déchirant du passage central ". Là où d'autres montrent leurs limites dans les atmosphères contrastées de l'adagio, notre duo de choc maintient la barre très haut (" une prise de parole sans réplique possible " selon ET). Le finale, " véritable feu d'artifice " (JB et ET), ne laisse pas une minute de répit à l'auditeur. En somme, " la quadrature du cercle " (BD) et d'un esprit résolument lisztien.

LE BILAN

1. Argerich/Abbado
DG 449 719-2
1968

2. Janis/Kon­drachine
4 CD Brilliant BRIL9182
1962

3. Lang Lang/Gergiev
Sony 88697891412
2011

4. Brendel/Haitink
Philips 446 941-2
1972

5. Berman/Giulini
DG 474 563-2
1976

6. Le Guay/Langrée
Accord 472 728-2
2002

7. Zimerman/Ozawa
DG 477 9697
1987

8. Arrau/Davis
Philips 456 563-2
1981

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