Zhu Xiao Mei, de Mao à Bach

Zhu Xiao Mei joue Bach comme un grand chant intérieur qui réchauffe le monde. Sa voix vacille comme la flamme ténue d’une bougie qui éclaire une grotte profonde.

Elle habite toujours quai de Conti. Ses fenêtres donnent sur le Pont Neuf. « Je me prive de tout : jamais de restaurant, jamais de taxi pour rester dans cet appartement. C’est tellement beau ». Un grand piano noir occupe toute la pièce, des partitions et des livres de philosophie orientale tapissent les murs. Un bouddha et un portrait de Jean-Sébastien Bach sont les seuls ornements de cette cellule monacale. L’espace est plongé dans un profond silence comme seuls les musiciens, les écrivains et les prêtres savent le créer.

Elle est restée chinoise jusqu’au bout des ongles, malgré vingt ans passés en occident. Une Chinoise qui aime Jean-Sébastien Bach comme une religieuse de la campagne aime son bon dieu. Une Chinoise, qui vit au bord d’un fleuve, la Seine, et qui vient d’écrire « La rivière et son secret » parce que « l’eau a raison de tout, même de la roche la plus dure », à condition d’être patient et d’y mettre le temps. Et Bach ? Son nom en allemand ne veut-il pas dire « ruisseau » ? Alors, vous voyez bien que tout se tient.

« Je suis frappée de retrouver chez Bach les éléments les plus essentiels de la culture chinoise, comme s’il était la réincarnation d’un grand sage chinois. Et la variété des climats, des humeurs que l’on retrouve dans les Goldberg me rappelle cette philosophie du « juste milieu » dont Maïtre Pan, mon professeur de piano à Pékin, a été le premier à me parler. C’est une œuvre qui rassemble toutes les émotions, tous les sentiments de la vie humaine. »

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, Zhu Xiao Mei a toujours connu Bach. Son maître lui avait montré que seules les fugues du Clavier bien tempéré pouvaient réchauffer ses doigts gelés. Lorsqu’elle a été envoyée en camp de rééducation, elle a réussi à travailler (en cachette) les fugues à cinq voix (*) : la conduite de la polyphonie parvenait non seulement à faire mieux qu’une paire de gants, mais apaisait son esprit troublé comme par miracle. « La musique naît d’une sorte de non-agir, comme dans le tai-chi-chuan, cet art martial dont l’équilibre repose sur l’équilibre et la concentration, sur « l’agir-sans-agir ». Une force intérieure s’éveillait en moi et j’ai compris que la mise en doigts a souvent plus à faire avec l’esprit qu’avec la matière. »

C’est à Boston, que Zhu Xiao Mei a découvert la partition des Variations Goldberg, œuvre totalement inconnue en Chine et qu’un certain Glenn Gould avait fait redécouvrir à l’occident quinze ans auparavant. Grâce à la visite du président Nixon et au réchauffement entre les deux pays, elle avait réussi à fuir. Les Goldberg ont été la rencontre musicale la plus forte de toute sa vie. Elle les travaillait huit heures par jour. Mais l’Amérique, c’était aussi les petits boulots, le manque d’argent et même parfois… la faim ! Alors Zhu Xiao Mei a rêvé de Paris. « Il n’y a qu’en France et en Chine que l’on retrouve cette manière très spéciale d’aborder la vie comme un art. » Tous ses amis lui ont déconseillé de partir : Paris est un enfer pour les pianistes, la critique y est terrible… Horowitz n’a-t-il pas refusé d’y mettre les pieds pendant de nombreuses années à cause d’un mot cinglant de Gavoty dans Le Figaro ? Une seule personne l’a encouragé à partir. C’était une amie juive, qui y avait vécu sous l’Occupation et pour qui la France restait le plus beau pays du monde.

« Comme tous les Chinois, raconte Zhu Xiao-Mei, ma première visite s’est déroulée au Père Lachaise pour voir le Mur des Fédérés. (**) Les deux héros français de ma jeunesse étaient Victor Hugo et Romain Rolland. « Jean-Christophe » demeure la bible de ma génération. J’ai été très surprise d’apprendre qu’on en parlait ici comme d’un auteur mineur tout en ne jurant que par Marcel Proust. »

Aujourd’hui, la petite Chinoise amoureuse de Bach ne pourrait pas vivre ailleurs que dans la Ville Lumière. Malgré le sentiment de supériorité et l’arrogance des Français… « mais lorsqu’on est amis avec eux, c’est pour la vie ».

Zhu Xiao Mei ne peut pas oublier la chaleur des Parisiens qui l’ont accueillie comme une artiste, pas comme une intruse. « Ils m’ont insufflé la force de prendre confiance en moi ». C’est à l’église Saint-Julien-le-Pauvre qu’elle a fait ses débuts véritables. Une œuvre lui est apparue comme une évidence : les Variations Goldberg. Comment affirmer son identité de Chinoise à Paris ? Avec les Goldberg bien sûr ! Cette œuvre dans laquelle Gould avait mis les paysages infinis de son Grand Nord. Mais le Bach chantant, humain, « à cœur battant », immense et humble de Zhu Xiao Mei n’a rien à voir avec le monde austère, puritain et génialement hystérique du Canadien. « A travers les Goldberg, j’ai compris pourquoi la polyphonie de Bach me touche tant : elle seule permet, au même moment, d’exprimer par le truchement des différentes voix des émotions diverses, plurielles, contradictoires, sans que l’une ne l’emporte nécessairement sur une autre. »

Comme les personnes, qui ont vu le diable dans les yeux, Zhu Xiao Mei trouve dans la musique de Bach et dans les grands chefs-d’œuvre de la musique comme la Sonate D 960 de Schubert ou l’opus 111 de Beethoven, la force de croire à nouveau en l’homme. « Dans la musique de Bach, il n’y a rien de mesquin ou de bas. C’est toujours grand, ça rend plus fort… et plus gai. La musique allemande, la philosophie est toujours là en filigrane. Beethoven, à la fin de sa vie, comprend qu’il y a quelque chose… » Zhu Xiao-Mei  joue ces chefs-d’œuvre à sa manière… au bord du murmure… et sans violence… « Ce qui me touche le plus chez les gens, c’est la douceur et la fragilité. »

La carrière de Zhu Xiao-Mei a vraiment démarré avec ce concert de Saint-Julien-le-Pauvre. Le label Mandala lui a proposé d’enregistrer son premier disque. Puis Georges Gara l’a invitée au Théâtre de la Ville. Toujours les Goldberg… Le Monde a signé un article très laudatif. René Martin l’a invitée à La Roque d’Anthéron et son Bach a commencé à intéresser la terre entière. Le violoncelliste Alain Meunier lui a trouvé une place de professeur au Conservatoire de Paris et elle a pu s’installer parmi nous. Maintenant, Zhu Xiao-Mei pense ralentir sa carrière. Elle ne veut pas finir comme Alfred Cortot, s’accrochant à son tabouret et s’imaginant éternellement jeune. Elle ne donne plus que quinze concerts par an et a resserré son répertoire à l’essentiel. Le répertoire des « survivants ». Les œuvres qui élèvent l’âme. Dans son livre, elle avoue que la Révolution culturelle l’a brisée. Chaque jour, elle se demande comment elle peut continuer à vivre et trouver la paix après tout ce qu’elle a enduré. « J’ai attendu vingt ans pour l’écrire. Je ne voulais pas qu’on pense que je parlais de mes malheurs pour trouver des engagements. »

Son disque des « Variations Goldberg » (enregistré en 1990) sort à nouveau chez Mirare. A la fin, lors de la reprise de l’Aria, il est difficile de retenir ses larmes. Elle y voit un mouvement universel, mû par le souffle de la vie, un « retour », base de la philosophie taoïste. Son livre comporte trente chapitres. Il commence par une Aria et finit par une Aria. Comme dans les Trente Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. La dernière phrase du livre : « C’était le soir de ta naissance… » prononcée par sa grand-mère. Le terme a rejoint le commencement, mais il est différent. Comme dans la musique…

   Olivier Bellamy

   « La rivière et son secret », avec l’aide de Michel Mollard, éditions Robert Laffont, 330 pages, 20 €

   Variations Goldberg (Mirare)

   Le Clavier bien tempéré (Mirare)

   (*) La 4e fugue en do dièse mineur et la 22e en si bémol mineur du Deuxième Livre

   (**) Le 28 mars 1871, 147 Fédérés, combattants de la Commune de Paris, y ont été fusillés.

    Voici son programme :

   

   Madeleines musicales

    

   1- SCHUMANN : Rêverie, extraite des Scènes d’Enfants, opus 15, par Zhu Xiao-Mei (2’45)

   2- TCHAIKOVSKY : Novembre (Troïka) extrait des Saisons par Sviatoslav Richter (2’55)

   3- BACH : 11ème Sinfonia à 3 voix en sol mineur par Angela Hewitt (1’59)

   Autres œuvres

    

   4- Chœurs de l’Armée Rouge

   5- RACHMANINOV : Final du 2ème Concerto opus 18 par Sviatoslav Richter et l’Orchestre Philarmonique de Leningrad, direction Kurt Sanderling (11’39)

   6- MOZART : Adagio du 23ème Concerto par Geza Anda et la Camerata Academica Salzbourg (environ 7’30)

   7- BEETHOVEN : Finale de la 6ème Symphonie « Pastorale » par l’Orchestre New Philarmonia, direction Carlo-Maria Giulini (10’01)

   8- SCHUBERT : Der Leiermann, dernier lied extrait du Voyage d’Hiver, par Dietrich Fischer-Dieskau et Gérald Moore (environ 4’)

   9- BEETHOVEN : Cavatine extraite du 13ème Quatuor par le Quatuor Talich (6’13)