Un piano, la nature, la paix

Nous sommes allés chez Nelson Freire, à Rio, le voir écouter la mer, savourer le temps de son jardin paradisiaque et l'écouter parler de son cher Chopin : un artiste rare.

Le soleil se lève sur Rio de Janeiro avant d’émerger lentement des abords de la pierre de Gàvea qui surplombe la maison de Nelson Freire. De grands oiseaux noirs flottent dans le ciel sans autre but apparent que le simple plaisir de voler. Le pianiste revient de la plage où il a effectué une marche rapide pour se maintenir en forme. Si la frénésie immobilière modifie quotidiennement le visage de la mégapole tentaculaire en négociant chaque mètre carré avec une végétation omniprésente, la mer, elle, ne change pas et livre au promeneur le spectacle rassurant d’un paysage éternel avec ses îles rieuses, son bleu profond et son écume immaculée. Au bout de Copacabana, sous le célèbre Pain de Sucre, se dresse une statue de Frédéric Chopin offerte à la ville de Rio par "les Polonais du Brésil" en 1944. L’année de naissance de Nelson Freire. Il y voit comme un signe. Dans trois jours, il jouera Chopin et Villa-Lobos pour la réouverture du théâtre municipal, flambant neuf après plusieurs mois de travaux, en présence du président Lula. Puis ce sera le Concerto en fa mineur pour ouvrir la Folle Journée à Rio consacrée cette année à Chopin et aux compositeurs brésiliens. Ensuite aura lieu la troisième édition du concours Nelson-Freire au théâtre municipal pour aider de jeunes musiciens brésiliens (pas seulement des pianistes) à se faire connaître. Et en octobre prochain, Nelson Freire fera aussi partie avec son amie Martha Argerich du jury du concours Chopin de Varsovie. "Les compositeurs brésiliens comme Nazareth ou Mignone sont imprégnés de la musique de Chopin", lâche le pianiste avec un sourire malicieux. Sans oublier Tom Jobim, qui vénérait l’auteur des Préludes.
Nelson Freire est très attaché à son pays natal. "En Europe, c’est difficile d’être heureux, la pression est trop forte. Ici, on prend le temps de vivre. Même dans les favelas, où la pauvreté est grande, le bonheur de vivre se lit dans les yeux des plus démunis." Sur la plage, les riches et les pauvres se côtoient sans qu’on puisse les différencier. La population brésilienne offre un étonnant mélange comme aucun autre pays au monde. Le pianiste aime se fondre dans cette masse bigarrée, saisir des bribes de conversations, sourire à des inconnus. Avec les chiens et les enfants, il possède un contact immédiat et mystérieux. Après sa demi-heure de marche, il achète le journal O Globo, qu’il lira nonchalamment dans l’un des nombreux hamacs qui rythment les allées de son immense jardin fleuri, et en profite pour choisir des petits pains chauds pour son petit-déjeuner. Moment important de la journée. Le pianiste se régale d’une tranche de fromage du Minas Gerais, sa région natale, d’avocats coupés en morceaux, de tranches de mangue fraîche, d’ananas blanc, de kaki juteux et de jus de goyave pressé.
Un piano sur la mer
Pour Sviatoslav Richter, les deux choses importantes dans la vie étaient "le travail et la prière". Nelson Freire ajoute la contemplation de la nature, les orangers, les citronniers, les bougainvilliers et les acacias impériaux de son jardin. Sinon, le travail est trop sec et la vie trop aride. Le pianiste monte à petits pas à travers les fruits et les fleurs vers son studio qui domine la mer. Il se déchausse comme s’il entrait dans un temple oriental et se met au piano. C’est un Steinway américain de l’entre-deux-guerres (la grande époque) qui a appartenu à Guiomar Novaes. Une anecdote lui revient en mémoire : la grande artiste brésilienne enregistrait un programme Chopin à New York. Après avoir joué divinement la Berceuse devant les micros, elle voulut, jamais satisfaite d’elle-même, effectuer une nouvelle prise contre l’avis du producteur qui craignait qu’un retard n’entraîne un surcoût. "Je ne suis pas ici pour mon plaisir, a-t-elle éclaté. Vous croyez que cela me plaît d’être loin de ma famille et de mes amis ? Mais Chopin doit se jouer avec les mains, avec les pieds, avec le cœur !"Comme son illustre compatriote, Nelson Freire sait que Chopin est l’un des compositeurs les plus difficiles à interpréter. "Sa musique est à la fois exubérante et pudique. Elle est faite de mille détails parfois contradictoires qu’il faut équilibrer avec goût." Depuis dix ans qu’il enregistre pour le label Decca, sa méthode n’a pas varié. Il joue chaque morceau deux ou trois fois et laisse à l’ingénieur du son, l’Anglais Dominic Fyfe, le soin de choisir le meilleur morceau in extenso. "Il me connaît bien. Je lui fais confiance." Pas de montage. Sauf en cas de bruit inopportun du tabouret ou de la pédale. Le naturel du phrasé est ainsi préservé. "Je ne m’écoute jamais, avoue Nelson Freire. Je suis bien trop critique avec moi-même." Et puis le son numérique lui paraît si différent de ce qu’il entend au piano. Son oreille est si sensible qu’il joue pupitre baissé car la partition ouverte crée un mur qui le coupe de la résonance des cordes et modifie ainsi sa perception auditive.
Nelson Freire n’est pas un pianiste comme les autres. Il déchiffre à la vitesse de l’éclair et possède de prodigieuses facilités techniques. Comme sa camarade Martha Argerich, il n’a nul besoin de travailler, il joue. Un tel miracle de la nature ne s’explique pas. Ses parents n’étaient pas musiciens. Cinquième enfant d’un pharmacien et d’une institutrice, Nelson a bien failli mourir à la naissance. Lorsque son énorme tête précédant un corps chétif a surgi, il ne respirait pas. Son oncle médecin, qui pratiquait l’accouchement, a saisi le bébé par les jambes et a réveillé ses fonctions vitales par des tapes sur les fesses. Curieuse manière d’arriver au monde ! Sa mère aimait la musique et avait fait venir un piano droit d’Allemagne pour que ses filles bénéficient d’une éducation musicale. C’est en écoutant jouer sa sœur Nelma, de quatorze ans son aînée, que Nelson s’est pris de passion pour le drôle d’instrument à touches blanches et noires. Il donne son premier concert à cinq ans à Boa Esperança, reproduisant d’oreille tout ce qu’il entendait : La vie en rose, La Paloma, Mademoiselle… L’année suivante, ses parents décident, la mort dans l’âme, de tout quitter pour s’installer à Rio, la capitale du pays à l’époque, pour que l’enfant puisse développer ses dons. En quelques semaines, il est déjà une vedette et joue lors d’un congrès de scientifiques en présence d’Alexander Fleming, l’inventeur de la pénicilline. "Un génie !" titra un journal… "Un cas exceptionnel de précocité", renchérit un autre. Le jeune virtuose ravit son auditoire avec la Valse "de l’Adieu" de Chopin, la Marche turque de Mozart, la Rhapsodie hongroise n° 2 de Liszt, du Villa-Lobos et même des extraits du Concerto n° 1 de Tchaïkovski. "Cela devait être comique, s’amuse le pianiste, car ma main n’arrivait pas encore à l’octave et mes pieds touchaient à peine les pédales. Mais je m’arrangeais…"Nelson Freire n’aime pas beaucoup parler de lui, mais il consent avec gentillesse à se confier, même s’il se sent toujours embarrassé de répondre à des questions qu’il ne se pose jamais lui-même. D’où sa réticence à accepter des interviews. Ses amis de longue date jurent que le succès et la notoriété n’ont en rien modifié sa manière d’être. La psychanalyste Helena Floresta le connaît depuis plus d’un demi-siècle. Elle étudiait le piano à l’Académie de Vienne lorsque sa famille lui demanda de veiller sur un jeune pianiste de quatorze ans qui arrivait de Rio et qui, muni d’une bourse allouée par le gouvernement brésilien, allait vivre deux ans tout seul dans la capitale autrichienne. Le grand maître Bruno Seidlhoffer, le professeur de Friedrich Gulda, venait de donner une série de master classes au Brésil et avait proposé à l’adolescent de l’accueillir dans sa classe. Comme le jeune homme ne parlait pas allemand et que Seidlhoffer ne parlait pas portugais, c’est Helena qui avait accepté de jouer le rôle d’interprète.
La nostalgie
Une fois, alors qu’il devait préparer trois Préludes de Bach et trois Études de Chopin, Nelson demanda à Helena de prévenir son professeur qu’il n’avait pas travaillé ces œuvres, mais qu’en revanche il venait d’apprendre le Concerto en sol de Maurice Ravel et qu’il serait heureux de le lui jouer. Peu habitué à une telle indiscipline, Seidlhoffer manifesta son mécontentement en s’adressant à l’interprète d’infortune qui tremblait de peur. Mais, piqué par la curiosité, le vénérable Viennois voulut bien écouter le concerto. Helena n’est pas près d’oublier l’expression de stupéfaction et d’émerveillement qui, dès les premières notes, transfigura le visage du vieux professeur. Nous partons déjeuner dans le quartier d’Ipanema, chez son ami Marcelo, un médecin rencontré à Paris, qui l’avait guéri alors qu’il souffrait de l’épaule. "J’ai plus d’amis médecins que d’amis musiciens", glisse-t-il tandis que la voiture traverse un paysage urbain zébré de jungle tropicale. C’est Guiomar Novaes qui lui avait rappelé ce conseil de Schumann : "Rapproche-toi de la musique plus que des musiciens."Le soir tombe brusquement lorsque nous rentrons à la maison. Dans le grand salon décoré avec goût trônent deux Steinway de concert. L’un acheté à Hambourg en 1967. "J’ai acheté mon premier modèle B avant Martha Argerich", se souvient le pianiste. Elle était très étonnée : "Mais comment as-tu fait ?" Il avait économisé sou après sou. Après son premier prix au concours Vianna da Motta au Portugal, il avait été hébergé par la marquise de Cadaval à Lisbonne, qui l’avait pris en affection et lui avait trouvé des concerts. Dans son palais des environs de Lisbonne, on pouvait croiser Jacqueline Du Pré, Henryk Szeryng, Nikita Magaloff, Paul Tortelier. Après un concert d’Artur Rubinstein au théâtre municipal, elle avait invité tout le public à dîner dans ses jardins. Elle était tellement aimée que nul ne l’avait inquiétée après la révolution des Œillets qui avait provoqué la chute du dictateur Salazar. Nelson Freire avait pu rapporter son Steinway d’Europe sans payer de taxe grâce à une loi spéciale du gouvernement brésilien. La même faveur avait été accordée au footballeur Pelé lorsqu’il avait reçu en Allemagne une Mercedes offerte par la célèbre firme automobile. Nelson Freire aime évoquer tous ces souvenirs. "Je suis nostalgique, mais pas mélancolique. C’est ce qu’on appelle la saudade… Une nostalgie positive qui permet de revivre le passé."Des amies pianistes ont rejoint Nelson pour le dîner : Maria Alice Coelho et Cesarina Riso, troisième au concours de Genève en 1957, l’année où Martha Argerich l’a remporté. À soixante-cinq ans, il est un homme heureux. Son hypersensibilité a longtemps été un handicap dans la vie. La maladie durant son enfance, le choc en arrivant à Rio, la grande ville. Un autre choc en arrivant à Vienne. Le poids de la solitude, le conformisme et le racisme des Viennois de l’après-guerre. "J’ai détesté Vienne, alors qu’aujourd’hui c’est l’une de mes villes préférées. Comme à Rio, chaque coin de rue me rappelle une histoire…"
Vivre à son rythme
Son tempérament libre et spontané s’accordait mal avec les nécessités de la carrière et la loi du système. C’était un pur artiste qui voulait vivre selon son rythme, préserver sa fraîcheur et son authenticité. Il a fallu du temps pour que le monde musical accepte sa singularité. En 1976, il avait commencé à enregistrer l’intégrale des Nocturnes de Chopin pour Teldec, mais s’était arrêté au dixième. "Je n’étais pas prêt. Cela n’aurait pas été honnête." Le label avait sorti le disque contre sa volonté. La confiance s’est rompue. Le parcours de toute une vie a été nécessaire pour que Nelson Freire enregistre enfin l’intégrale chez Decca. Il possède aujourd’hui un rapport intime et véritable avec chaque Nocturne. Malgré les douleurs et les chagrins, il a conservé en lui cette faculté de s’émerveiller d’un rien. Une fleur qui s’ouvre, un oiseau qui passe, un sourire dans la rue. Et puis la musique qui est sa respiration naturelle. "Je compte donner de moins en moins de concerts pour résister à la routine et garder le plaisir de partager un moment rare avec le public."La nuit enveloppe le jardin. Il est temps de rejoindre le monde des rêves. La pierre de Gàvea veille sur les âmes. Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir.