UN OPÉRA FLAMBOYANT

Pierre angulaire de l'opéra russe, le chef-d'œuvre lyrique d'Anton Rubinstein « Le Démon » brûlait de tous ses feux sous la direction de Boris Khaikin.

Le Démon, opéra d’après un poème de Lermontov, vaut aussi bien par l’élévation philosophique du sujet que par un contenu musical anticipant à la fois sur Boris et Eugène Onéguine. Dans les montagnes du Caucase, le Démon croit trouver la rédemption par l’amour : il tombe éperdument amoureux de la princesse Tamara, dont il espère en faire la " Reine du monde ". Retirée au couvent pour trouver la paix, elle finit par céder au tentateur, au terme de longues et lancinantes hésitations, pour mourir au premier baiser de son infernal soupirant. Tandis que celui-ci maudit le monde entier, les anges emmènent Tamara au ciel. Rubinstein a su donner une troublante présence au Démon, personnage complexe et torturé, tiraillé entre le désir de puissance, la soif de plaisirs terrestres et les aspirations au bien et au pardon. Les airs qu’il lui dédie soutiennent la comparaison avec les plus belles scènes d’Onéguine, jusque dans les accents très russes de la mélodie et des harmonies d’un inconsolable nitchevo. Le caractère religieux du sujet s’exprime au travers de nombreux et très beaux chœurs, dont les inflexions slaves ne seraient pas déplacées dans Boris. Enfin, le décor caucasien est le prétexte à des danses et des passages vocaux d’un orientalisme judaïsant, unique dans la musique russe, d’une couleur locale aussi intense. Alexandre Polyakov et Nina Lebedeva forment un couple idéal, et la direction noble et large de Boris Khaikin surclassait déjà nettement Fedoseyev (1997, Koch Schwann) et laissait loin derrière le pâle Anissimov (1994, Naxos).