un classique d’aujourd’hui

Autrefois considéré comme minimaliste, Steve Reich a considérablement fait évoluer sa musique. Et il n’hésite pas à commenter l’actualité trouble de notre monde.

L’an prochain, Steve Reich aura quatre-vingts ans : le monde musical fêtera l’anniversaire d’un véritable classique d’aujourd’hui. Deux labels, Harmonia Mundi et Megadisc Classics, lui rendent d’ores et déjà hommage en proposant de nouvelles versions de pages récentes déjà publiées par Nonesuch, le label « officiel » de l’artiste. WTC 9/11, Double Sextet et Radio Rewrite appartiennent à sa dernière période créatrice, où il revisite son œuvre en l’adaptant à de nouvelles formations instrumentales.
Auparavant, il avait forgé son style répétitif avec une série de partitions minimalistes, comme autant de « tabula rasa » dépouillant la musique de tout oripeau décoratif, la réduisant à une pulsation primordiale : c’est l’époque It’s Gonna Rain (1965) ou Drumming (1971). Ensuite, à partir de Music for 18 Musicians (1976), Reich étoffe son discours, jusqu’à écrire pour grand orchestre symphonique (The Desert Music, 1984 et Three Movements, 1986), ce qui le fait entrer dans les salles de concert, mais il s’en détourne pour explorer d’autres chemins, plus intimistes, en intégrant notamment la voix enregistrée à son écriture instrumentale à partir de Different Trains en 1988.
Dans cette pièce, qui fait désormais partie du répertoire des quatuors à cordes, se sont illustrés les Kronos (Nonesuch), les Duke (Black Box), les Smiths (Signum) et les Diotima (Naïve). Le Quatuor Tana en livre une nouvelle version, couplée à WTC 9/11, autre composition pour quatuor à cordes et bandes préenregistrées, créée en avril 2011 en hommage aux victimes de l’attaque du World Trade Center du 11 septembre 2001. Une sensation quasi physique du drame est présente tout au long de l’œuvre, qui utilise à des fins musicales un véritable matériau documentaire. Le premier des trois mouvements enchaînés se développe ainsi au rythme lancinant d’un téléphone resté décroché. En superposition, on entend le quatuor, les voix des aiguilleurs du ciel et des pompiers de New York.
Le deuxième mouvement utilise des interviews de témoins, ainsi que le premier ambulancier arrivé sur les lieux du  drame. Dans le troisième, on entend un cantor récitant la prière des morts juive, voix qui s’élève et dissipe la tension des mouvements précédents.
Le 11 septembre

En 2011, à la sortie de WTC 9/11, la couverture du CD Nonesuch montrant les Twin Towers au moment de l’attentat créa un tel choc et une telle polémique qu’elle fut remplacée par un autre visuel représentant un nuage de fumée. Serge Thomassian, le producteur du label Megadisc Classics, – dont les bureaux, explique-t-il dans le livret du disque, à quatre blocs des Twin Towers, ont été détruits lors de l’attaque de 2001 – propose en couverture une photo sans ambiguïté : le World Trade Center frappé par l’avion.
Au millimètre

Il est étonnant de constater comment la musique millimétrée de Reich, qui suggère en excluant toute sentimentalité, bénéficie de la confrontation de différentes interprétations. Celles du Quatuor Tana font montre d’un grand naturel et d’une belle subtilité de timbre, rendue possible par une prise de son parti­culièrement soignée (voir la rubrique « Prise de son du mois » page 151 de ce numéro).
C’est également le cas du disque de l’Ensemble Signal de New York, qui s’attaque au Double Sextet et à Radio Rewrite avec souplesse et précision, deux qualités indispensables pour réussir ces pièces d’esprit très stravinskien. Cela donne des versions décantées, quand les créateurs au disque, les ensembles Alarm Will Sound et Eighth Blackbird, tous deux chez ­Nonesuch, proposaient une énergie plus débridée.
Ces deux parutions constituent ainsi une belle introduction à l’art actuel de Steve Reich, l’un des créateurs les plus passionnants de notre temps ; l’un des rares, en tout cas, à être à la fois expérimentateur et créateur, pionnier de techniques nouvelles et compositeur d’œuvres parfaitement abouties.