TOUT UN MONDE AMER

Le compositeur Philippe Boesmans poursuit son œuvre lyrique avec « Au Monde », une magistrale adaptation de la pièce éponyme de Joël Pommerat. La rencontre du musicien et de l’homme de théâtre a engendré un univers noir, oppressant et toxique.

Mystère et malaise : entre inceste et cécité, entre pouvoir et désir, tout est œdipien et elliptique dans Au monde. Le sixième opéra de Philippe Boesmans, créé l’an dernier à Bruxelles, ressemble à ses autres œuvres autant qu’il en diffère. Si l’art du compositeur belge est d’abord de savoir choisir des textes aussi opposés que marquants (Schnitzler, Shakespeare, Strinberg, Gombrowicz) pour les porter ailleurs en eux-mêmes, il a décidément le don de créer ainsi des objets d’une diversité réjouissante. Rien ne diffère plus de la farce drolatique qu’était Yvonne, princesse de Bourgogne que cet opus sombre et inquiétant, hors le fait qu’on y reconnaît aussitôt un style, un esprit qui sont cet art même, personnel, unique. Bien qu’il s’agisse ici de disque audio, on écrit objet, car on sait bien qu’ici il ne s’agit pas seulement de partition, mais bien d’œuvre d’art total, au sens wagnérien : livret, mise en scène, choix des interprètes, sont intimement liés dans cette écriture qui ne peut faire autrement que d’en tenir compte, tout en laissant parfaitement ouverte pour le futur (ou pour l’écoute seule) la possibilité d’autres interprétations. Ici, pour ponctuer les soubresauts de l’incertaine succession d’un capitaine d’industrie, faite de non-dits – monde glaçant, insidieux, inventé en 2004 par Joël Pommerat, dont Bunuel aurait pu faire son miel – Boesmans tend deux heures d’un immense récitatif qui se gonfle parfois jusqu’au tutti. Peu importe qu’une tonalité de plus en plus assumée submerge peu à peu les restes d’une modernité décantée en un patchwork post-moderne, que cet art de la touche convoque à sa table les réminiscences les plus évidentes ou les plus subtiles, de Debussy et Poulenc jusqu’à My Way, chanté off par Stéphane Degout sur le rôle mimé d’une étrangère à la famille, la phrase musicale, d’une mobilité permanente, expose sur la durée cette autre maîtrise suprême à construire – quel que soit le registre que Boesmans ait abordé – une dramaturgie musicale captivante qui n’est pas pour autant simple redondance du texte. En sous-tendant l’œuvre de ce tissu ruisselant de timbres, elle crée l’arche impalpable mais réelle qui fait les œuvres qui tiennent, et nous tiennent, autrement que tant d’exercices de style stériles figés dans leur concept. Ici c’est d’autant plus magistral que l’on n’a que le son, et non la globalité du spectacle, à recevoir. Car c’est ce tissu qui instille la vérité, le contenu, face au discours de dupes de ceux qui ne (se) parlent pas Eux, de la sœur refusant sa propre célébrité (Patricia Petibon, majuscule) au frère, ex-militaire, tueur qui sait, aveugle demain (Degout, parfait), de Charlotte Hellekant, sœur enceinte et malheureuse, à Yann Beuron, mari tapi en quête de pouvoir, et les autres, tous magnifiquement authentiques, ajoutent leur tenue vocale somptueuse et si parfaitement articulée à la lisibilité imposée par l’écriture même, toujours soutenue, vivante, par le fidèle Patrick Davin, qui a le sens de ce ton intime et tendu, si reconnaissable. À la fin, fasciné ou déstabilisé, sait-on où on est vraiment ? Chez Pommerat, c’est sûr, et plus encore chez Boesmans. C’est ce qui fait la personnalité d’Au Monde. En attendant leur Pinocchio prévu pour Aix 2017, une prière, à Cyprès, si constant éditeur désormais des captations audio. Puisque de Gilles à Au Monde, les vidéos existent, et que leur aspect scénique, signé Bondy ou Pommerat, également auteurs des livrets, fait intiment partie de ces œuvres à leur initium, pourquoi pas leur édition DVD ?
Au Monde
Frode Olsen (le père), Werner van Mechelen (le fils aîné), Stéphane Degout (Ori), Charlotte Hellekant (la fille aînée), Patricia Petibon (la seconde fille), Fflur Wyn (la plus jeune fille), Yann Beuron (le mari de la fille aînée), Orchestre symphonique de La Monnaie, dir. Patrick Davin Cypres
2CD CYP4643, 2014, 1h54′