Tombé en amour avec Rotterdam

Succéder à Valery Gergiev, qui a dirigé vingt ans durant le philharmonique de Rotterdam, n'était pas une mince affaire. Le québécois Yannick Nézet-Séguin, arrivé en 2008, a réussi haut la main.

Quand Yannick Nézet-Séguin est venu pour la première fois diriger l’Orchestre philharmonique de Rotterdam en 2005, le quartier de la gare était déjà en travaux. Sur la place, chacun passe, chacun vient, chacun va… Des voyageurs tirent de grosses valises entre les barricades, sous les yeux amusés d’autochtones fortement basanés : 37 % de la population vient des pays émergents, 25 % sont musulmans. Le premier port d’Europe est ouvert sur le monde et son maire, d’origine marocaine, possède la double nationalité. Par beau temps (c’est le cas), la ville ressemble à Amsterdam avec ses canaux, ses vélos et ses bobos. On en fait le tour en une demi-heure : le port de plaisance et le parc verdoyant constituent l’étape touristique indispensable. Totalement détruite par l’aviation allemande le 14 mai 1940, Rotterdam est une cité moderne qui a su mêler l’architecture futuriste et le goût résidentiel anglo-saxon. "C’est une ville très particulière, note Yannick Nézet-Séguin, avec des habitants très travailleurs, qui ne se plaignent jamais." La salle de concert De Doelen est située dans un complexe immobilier rutilant qui fait face à la gare. Le chef d’orchestre québécois répète avec les musiciens L’Enfant prodigue de Claude Debussy et La Voix humaine de Francis Poulenc, qu’ils joueront ce soir. Jean sombre, tee-shirt noir, le beau Yannick obtient les couleurs les plus subtiles avec dynamisme et gentillesse. À trente-trois ans, il est devenu chef principal de la formation en novembre 2008 après le départ de Valery Gergiev. "Je n’imaginais pas diriger un tel orchestre pour mon premier poste en Europe", affirme-t-il avec une authentique modestie. À la fin de la répétition, il se risque à prononcer une phrase de remerciement en flamand (en commettant une légère faute, ce qui fait éclater de rire les musiciens ravis). "C’est un magnifique orchestre qui possède un son très incarné, puissant, dynamique, souligne Yannick Nézet-Séguin en mordant un sandwich dans sa loge. Les musiciens sont très engagés : tous ou presque sont là pour la musique." Le chef québécois est "tombé en amour" avec son orchestre qui le lui rend bien. Après une tournée en Amérique du Nord, qui a resserré les liens, et au cours des neuf représentations de Turandot à Amsterdam, les musiciens de Rotterdam lui ont fait chaque soir une ovation dans la fosse. À la manière joyeuse et estudiantine d’un orchestre de jeunes !
Après l’ère Gergiev, Nézet-Séguin s’appuie sur les qualités intrinsèques de la formation hollandaise tout en développant des couleurs plus subtiles au travers notamment du répertoire français. "C’est le jour après la nuit, confirme la première flûte solo Juliette Hurel. Avec Gergiev, c’était la magie de l’instant, il nous donnait une énergie folle. Yannick construit davantage, il est présent pour les auditions, il est attentif à tout et à tous avec une grande gentillesse." Bref, après l’amant sauvage, voici le mari idéal. Nézet-Séguin est épaulé par un directeur administratif qui s’implique beaucoup, le Belge Hans Waege. Les deux hommes s’entendent très bien, même si ce dernier n’hésite pas à étendre ses prérogatives sur le champ artistique : "Yannick polit le diamant et moi je le fais briller au soleil", s’enflamme-t-il.
Sensible et fragile
Après la répétition, les musiciens s’égrènent doucement vers la sortie. Composé d’un tiers d’étrangers et de deux tiers de Hollandais, le groupe est fier du travail accompli depuis l’époque de Jean Fournet et d’Edo de Waart. Agacé lorsqu’on lui parle sans cesse du Concertgebouw d’Amsterdam, il estime être un rival sérieux avec un son plus moderne, un esprit d’inventivité supérieur dans les programmes et une personnalité bien à lui. La salle de 2 200 places date des années 1960. Elle n’a pas le velours du Concertgebouw mais s’enorgueillit d’être l’une des meilleures d’Europe. Récemment, des panneaux en bois et des réflecteurs ont amélioré la qualité acoustique et adouci le clinquant provoqué par un mur de marbre. Les musiciens s’entendent mieux sur scène et ont pu développer tout un travail de finesse des timbres. Si le répertoire de l’orchestre s’appuie principalement sur Beethoven, Mahler et Strauss, il évolue sans cesse. Le travail sur la musique russe avec Gergiev et maintenant sur la musique française commence à porter ses fruits. "Debussy et Ravel possèdent les mêmes bienfaits de bonne santé orchestrale que Haydn et Mozart, souligne Nézet-Séguin. Évidemment, on peut aussi jouer cela comme du Respighi, mais fait comme il faut, tout y est très délicat et l’on ne peut rien cacher."
Si le Canadien comptabilise quatre à cinq mois de présence à Rotterdam, il reste attaché à son Orchestre métropolitain du Grand Montréal, où il retourne cinq fois par saison, et a également accepté le poste de chef principal invité au London Philharmonic Orchestra (trois fois par an). Sans oublier, à compter de 2012, la direction musicale de l’Orchestre de Philadelphie. À ce programme déjà bien chargé s’ajoutent des invitations qui pleuvent dans le domaine de l’opéra. Il fera ses débuts en 2011 à la Scala de Milan dans Roméo et Juliette et dirigera Don Giovanni à Salzbourg avec l’Orchestre philharmonique de Vienne. Les plus grands orchestres de la planète l’ont également engagé pour l’année prochaine : Philharmonie de Berlin, Chicago, Radio bavaroise, Leipzig, Santa Cecilia de Rome… "Toutes les portes se sont ouvertes en même temps, s’excuse-t-il dans un irrésistible sourire plein de charme, je serais fou de refuser. Mais je pense que c’est aussi bon pour l’Orchestre de Rotterdam que l’on me connaisse à l’étranger pour organiser des tournées par la suite", ajoute-t-il avec diplomatie. Et puis il sait garder la tête froide et le cœur fidèle. N’a-t-il pas refusé d’effectuer un remplacement à l’Orchestre philharmonique de Berlin pour respecter son engagement avec son orchestre de Montréal ?
Mais le succès n’empêche pas les doutes. Yannick Nézet-Séguin est avant tout un artiste sensible et fragile, pas un titan de la baguette. "Il y a deux manières d’aborder ce métier, nous explique-t-il. Soit vous avez en vous une conception musicale et un son que vous voulez retrouver quel que soit l’orchestre que vous avez en face de vous, soit vous vous adaptez aux individus que vous rencontrez pour imaginer la musique ensemble. J’appartiens plutôt à la deuxième catégorie." Le Québécois est en fait de l’école Giulini (qui a été son mentor), il a hérité de la profondeur de sa philosophie musicale. Comme Bruno Walter, il considère les musiciens comme des amis. Il appartient à cette lignée humaniste. Pas à la race des dictateurs de génie comme Toscanini ou Reiner. Aussi intuitif que Carlos Kleiber (selon le pianiste Aldo Ciccolini), il est encore jeune et doit résister à une pression très forte qui réclame des nerfs d’acier. Souplesse n’implique pas un manque d’idées, au contraire, mais il faut savoir se protéger. "Lorsqu’on est empathique et adaptable comme je le suis, le danger, c’est de s’oublier et de se perdre. J’ai dû me faire violence pour ne pas noyer ma personnalité dans le désir des autres et rester moi-même. Identifier clairement ce que j’aime, ce que je n’aime pas et oser le dire." La flûtiste Juliette Hurel confirme cet aveu émouvant : "Yannick est comme une éponge, il est très sensible, gentil avec tout le monde, toujours de bonne humeur, pas prétentieux, ouvert à tous et débordant d’énergie, d’enthousiasme." Elle se souvient qu’il devait diriger La Voix humaine à Barcelone avant le concert à Rotterdam, mais qu’il avait finalement annulé. À cause d’une trop grande fatigue, mais surtout parce que l’histoire de cette femme abandonnée et brisée écrite par Jean Cocteau l’atteignait si profondément qu’elle lui fichait un cafard monstre.
Yannick Nézet-Séguin est également pianiste. Ancien élève d’Anicia Campos (qui a travaillé avec Reine Gianoli et Claudio Arrau), il adore accompagner des chanteurs ou jouer en musique de chambre. Son calendrier ne lui laisse guère le loisir de travailler son piano, mais, curieusement, il prétend gagner techniquement sans toucher à l’instrument. "Je m’améliore chaque jour comme musicien, et ce que je perds en entraînement mécanique, je le compense largement en enrichissement instrumental."
Au concert, le soir, la salle est aux trois quarts pleine. Debussy et Poulenc ne rameutent pas autant les foules que Beethoven ou Mahler. Dans L’Enfant prodigue, où l’on sent déjà le frémissement harmonique de Pelléas, Yannick Nézet-Séguin trouve des couleurs et des nuances insoupçonnées. Sa direction est d’une telle sensibilité qu’elle met à jour toute la tendresse de Debussy. En revanche, la mise en espace et les effets vidéo frisent le ridicule. Grand moment d’émotion avec La Voix humaine grâce à l’interprétation poignante de Cora Burggraaf, aux gros plans judicieux de la vidéo sur écran géant et à l’engagement passionné des musiciens conduits par leur chef charismatique.
Dans les coulisses, tout le monde s’embrasse, se congratule. Et l’on se réjouit que cet étonnant Québécois soit reconduit à la tête de la formation jusqu’en 2015.